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Archives Mensuelles: septembre 2016

Marc Villard, La fille des abattoirs

Nouvelles nuits de Paris. Dix histoires de comportement. Paris by night hunter. Drogues, alcools, prostitution, cibiches, obscurcissent l’atmosphère délétère. Remuent des personnages pressés, filles, flics, truands, au cours d’aventures qui ont du mal à se terminer bien dans cette suite de petits films en noir et blanc. Les bistrots, autant de hublots trouant la nuit, les bars, les brasseries, scènes propices aux règlements de comptes, fric facile dans une société où l’espoir pointe à peine. Chacun cherche à prendre de vitesse son voisin, les sentiments sont noyés ; rarement ils surnagent. On tapine, menace, flingue, végète en eau trouble. On se traite de tous les noms dans cette société bien implantée. La vie ne dure qu’une suite de minutes. Le monde se perd, tâtonne ; le braqueur met la dernière main à son projet. Les personnages de Marc Villard surfent sur un monde instable. Une priorité : tirer son épingle du jeu. Pendant ce temps défilent en bandeau des noms de gens célèbres, quelques gloires, des rengaines, des refrains, qui sont autant de supports de l’univers de Marc Villard porté par une prose châtiée.

 

Alfred Eibel.

Rivages/Noir, 280 p. 8,80 €.

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Publié par le septembre 30, 2016 dans Uncategorized

 

Alain Paucard, Manuel de résistance à l’art contemporain

En cent pages, Alain Paucard résume ce qu’il faut penser de l’art contemporain, citant de nombreux exemples, s’appuyant sur les prémices de ce qui a abouti à ce vide grenier devant lequel s’agenouillent les indifférents dotés d’un sursaut dès qu’on les place devant ce qu’on appelle un objet non identifié. Littré définit ainsi le mot art : « une manière de faire une chose selon certaines méthodes ». Il s’agit de surprendre, de frapper d’inertie le spectateur, de telle sorte qu’il se sente obligé d’écouter les critiques d’art, spécialisés dans l’art d’écrire en caractères secrets. L’art contemporain ressemble fort à l’apposition des mains en religion. Les guerres européennes nous ont habitués aux décombres, à la désolation, aux ruines en tous genres devant lesquelles nous restons sans voix comme devant l’art brut. Parmi ces matériaux effondrés, on repère une poupée, une paire de lunettes, une chaussette ou une brosse à dents. Ces résidus rassemblés par hasard font croire à on ne sait quel arrangement qui serait au-dessus de la nature, occasions inespérées pour les faussaires qui détiennent là un argument de taille : rompre avec la beauté, rompre avec les illuminations, parce que le monde lui-même a renoncé à sa splendeur. Marcel Duchamp avait compris comment duper son monde. Quant à la nature agissante, lors du transport du Grand Verre, des fissures sont apparues. C’est encore plus beau, se sont exprimés experts et connaisseurs ! « Les formes du goût viennent du rêve, et le rêve, c’est une fenêtre sur le divin ». Nous en sommes loin. « Libre est celui, écrit Paucard, qui laisse agir sa main. Prisonnier, celui qui a des idées ». Comment dîtes-vous ? Paucard parle d’« exigence intérieure ». De quoi parle-t-il ? Dès lors, il faut une préface pour introduire une déchetterie en couleur. Malcolm Lowry a écrit : « J’aime les préfaces, parfois je ne vais pas plus loin ». Nous non plus n’irons pas plus loin. Ce mode d’emploi est une insulte à notre sensibilité, à notre cœur, à nos émotions. Méfiez-vous également des pâtisseries viennoises. On les retrouve parfois en architecture. Le mot kitsch traduit de l’allemand signifie objet de mauvais goût. Autrement dit, c’est du toc. Voilà ce que m’inspire cet étonnant manuel. Je veux souligner le raisonnement sans faille d’Alain Paucard, son érudition, sa manière de dire l’essentiel en peu de mots, insistant avec raison sur le mot art si galvaudé de nos jours.

P.S. : Quand Pharaon inventa la chaise pliante, c’était pour s’asseoir dessus. Plusieurs siècles après, la chaise pliante est devenue un objet d’art.

 

Alfred Eibel.

Jean-Cyril Godefroy, 100 p. 12 €.

 
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Publié par le septembre 30, 2016 dans Uncategorized

 

Louis Jeanne, Clairières

Livre difficile à circonscrire sans d’abord mettre une sourdine. S’efforcer à demeurer dans le ton de ce qui doit être tenu secret. Pourquoi à cinquante ans l’avocat bifurque ? Il quitte l’acteur qu’il n’a cessé d’être espérant devenir un homme sain et sans altération. C’est un rêve, une course d’obstacles, une reconversion. La jeune femme chargée de recueillir ses souvenirs, à savoir écrire ses mémoires, représente le confesseur, tandis que l’homme, le pénitent. Premiers pas d’une longue marche. Le pari que Louis Jeanne nous propose est un film au ralenti fait de confidences à peine soufflées. Le pari de cet homme, se défaire du clinquant et des faux brillants de sa vie grâce à cette jeune femme. Elle est chargée de réunir les sédiments de sa personnalité ; lui, à son tour, se cherche en elle. Plus les confidences sont ramenées en plein jour, plus cet exercice de haute voltige ressemble à une quête, une mission, un paradis perdu (loin de John Milton), plus on se rapproche de cette lumière que diffuse la forêt, amas de choses longues et menues, de lances et de mâts, de réconciliation avec soi-même, de cette affection que réclame le silence. La prose touffue de Louis Jeanne se resserre sans cesse, commande le lecteur à poursuivre sa randonnée jusqu’aux grandes éclaircies finissant par éblouir, ce qui n’est pas rien.

 

Alfred Eibel.

Éditions Pierre-Guillaume de Roux, 202 p. 22 €.

 
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Publié par le septembre 30, 2016 dans Uncategorized

 

Le bar parfait, de Jean-Bernard Pouy

Le saviez-vous, Jean-Bernard Pouy est un poète égaré dans le roman noir et la série du même nom. Peu intrigué par les intrigues, emporté, il tord la langue française lui donnant du relief, la faisant hoqueter, en progressant, sans préparation et sur le champ, ce qui fait de notre homme un magnétiseur des rades de quartier, un débineur unique, un nostalgique du zinc, un styliste qui entortille les règles afin d’exprimer ce qu’il y a d’essentiel, de meilleur ; un échanson à la recherche du bon vin destiné à se rincer la dalle. Fusent les vacheries, les propos déjantés, qui mènent presque à en venir aux mains ; des mises en boîte tandis que l’auteur agonise à la recherche d’un vin exceptionnel. Ici le réfractaire est roi, c’est un œnologue en quête de terroir, de breuvage transmué en or pur comme le rêvait Malcolm Lowry. Aimez-vous les brèves de comptoir arrosées ? C’est le moment de vous rendre au bar le plus proche.

 

Alfred Eibel.

Éditions Atelier n° 8, 65 p,11 €.

 
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Publié par le septembre 30, 2016 dans Uncategorized

 

La rose et le noir, de Catulle Mendès. Les oiseaux bleus, de Catulle Mendès

Catulle Mendès est né à Bordeaux en 1841, mort broyé par un train sous le tunnel de Saint-Germain en 1909.

« Cet écrivain mineur et démodé » note le préfacier Gérald Duchemin, jouissait d’une belle renommée dans le monde des Lettres ce qui, probablement, à fait grimacer la postérité, d’autant qu’il était doué d’une brillante facilité, capable d’écrire sur tout, des romans aux titres chocs : Monstres parisiens, L’Homme tout nu, Jupes courtes, etc.

Si l’on est sensible à ses préciosités, à ses tournures tarabiscotées, alors Mendès est l’homme qu’il faut. Il aimait enguirlander le plus bénin épisode de la vie ; il savait, tel un grand couturier, trouver les plis qui tombent justes, à ses deux fois vingt sept histoires de fées. La belle au bois dormant réveillée par un olibrius qu’elle n’attendait pas. Il y a du Max Linder chez ce conteur pris dans la gesticulation verbale, éblouir à tout prix. Habile à doser les ingrédients nécessaires à la composition de ses fééries, sa prose gastronomique s’adresse aux becs fins de la langue française. Chez Catulle Mendès, drame et drôlerie se rejoignent. Ne pas aller tout de suite à l’essentiel lui est un devoir. Tourner autour du sujet, à la manière d’un derviche tourneur, pour enfin terminer par une fin imprévisible, c’est sa marque de fabrique. Peu importe les étrangetés racontées par Mendès, il importe qu’elles soient belles, élégiaques ; pourvu qu’il clame ses émotions, pourvu qu’il se sente devenir medium, pourvu qu’il sache bien placer sa voix. N’encourage-t-il pas ses lecteurs à surmonter ses malheurs pour tendre vers la jouissance ? On trouvera dans ses contes autant de reflets qu’un miroir peut supporter !

« Je passe à travers la vie, pour tant d’autres amers, extasié ! ». Ses personnages : des ingrats, des convulsionnaires, des comédiens, un criminel qui s’arc-boute devant les circonstances atténuantes, un spécialiste de la contradiction, quelques sophistes, un mec qui a gâché sa vie en futilités. En somme que cherche Catulle Mendès, « un reflet plus abouti de ce réel devenu absolument imprévisible » remarque Gérald Duchemin. S’ébrouer dans la prose française d’un autre temps ne peut être qu’un bienfait, à condition que l’on souhaite partir à la recherche des plaisirs perdus.

 

Alfred Eibel

Éditions du chat rouge, 268 p. 20 €.

Éditions du chat rouge, 234 p. 20 €.

 
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Publié par le septembre 12, 2016 dans Uncategorized

 

Le mineur et le canari, de Catherine Safonoff

Catherine Safonoff est née à Genève en 1939. De cet auteur réservé, on ne sait pas grand-chose. Elle a fait du journalisme, travaillé pour le cinéma. Autrement dit, il faut la débusquer dans ses livres : Au nord du capitaine, La part d’Esmé, Autour de ma mère, Comme avant Galilée. De quoi s’agit-il dans ce livre ? Ne cherchez pas le mineur, ne cherchez pas l’oiseau. N’attendez pas de cet auteur d’avoir de la suite dans les idées. Elle s’attache à des détails pour nous indifférents. Elle enchaîne les idées comme des plans fixes au cinéma. Elle n’aime pas s’attarder sur une actualité. Passer outre, oui, sans tarder. Des hésitations, de la tromperie, du trébuchement, rester en carafe, c’est ce que nous offre ce livre. La narratrice s’éprend de son thérapeute, le docteur Ursus. « Vos ennuis, explique-t-il, ne font pas de vous une héroïne et je ne suis pas le miraculeux guérisseur que vous imaginez ». Le meilleur est dans les commencements, suggère Catherine Safonoff. Un souvenir tend inévitablement vers un inventaire. Tandis qu’Ursus se penche sur sa patiente, la plume de Catherine Safonoff s’active, étudie à son tour le cas du Dr. Ursus. Elle est dans la position du peintre qui ne cesse de retoucher son tableau, d’imaginer des frontières imaginaires, indicibles, infranchissables, l’esprit anxieux ; des tracés semblables ceux qu’on fait sur une vitre embuée, quelque chose d’énigmatique. Ce qui est exprimé donne le vertige, une toupie qu’on fait tourner sur sa pointe. Toute question ressemble à une hypothèse signifiant à quoi bon approfondir. La question qui taraude la patiente du docteur Ursus : comme faire pour ne plus se sentir coupable ? Le lecteur est embarqué dans une série de points de suspension. Il y a du funambule chez Catherine Safonoff avec ses sauts de puce qui l’amène à changer de paysage chaque fois que possible. Qu’est-ce qui est dévoilement et qu’est-ce qui n’est que comédie ? Une forme d’insatisfaction apparait qui se traduit par une impuissance à vivre. « Retrouver le sommeil et le rêve ». Fuir autant que possible la cohérence, un diktat. Il n’y a pas d’instant crucial, il n’y a que des instants brodés sur la tapisserie de l’existence. Une visite, une balade, un achat, une rue, une bicyclette, un propos malheureux, un écho qui se répercute loin après, le refus de prendre parti à cause du mot parti qui gêne.

Catherine Safonoff semble écouter aux portes et nous en fait part : « Les fluides, les courants, les ondes qui passent entre nous dans le bureau échappent aux graphiques du rendement économique ». Disserter, confronter les points de vue, cela fatigue. « Je me suis attachée à Ursus, dit la narratrice, comme le client à son dealer ». Catherine Safonoff possède le style qui sait mettre en scène ; elle sait aussi, comme au théâtre, faire le souffleur pour ses personnages.

 

Alfred Eibel.

Éditions Zoé, 180 p, 18 €.

 
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Publié par le septembre 11, 2016 dans Uncategorized