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Archives Mensuelles: juin 2011

Dashiell Hammett ou la rhétorique du détective

Le lecteur de romans policiers habitué aux intrigues bien ficelées, aux rebondissements inattendus, risque d’être déçu par les romans de Dashiell Hammett (1894-1961).

Il le sera par les romans de Raymond Chandler (1888-1959) pour des raisons identiques. Chandler a travaillé dans une société pétrolière avant de publier ses premiers textes à 42 ans. Doté d’un solide bagage littéraire il se veut un écrivain à part entière. Il restitue dans ses romans la Californie des années 30 et 40 comme personne avant lui, au détriment quelquefois d’une intrigue tirée par les cheveux. Philip Marlowe, son détective, a une prédilection pour l’humour vache, les comparaisons qui défrisent. Dashiell Hammett est d’un autre camp. Détective privé durant sept ans à l’agence Pinkerton il sait de quoi il parle. C’est un autodidacte sans grand bagage littéraire, néanmoins ambitieux comme le montre la biographie de Richard Laymann dans une nouvelle édition revue et corrigée. Hammett publie ses premières nouvelles à l’âge de 30 ans avant de se lancer dans la rédaction de ses romans. Chandler débute par des nouvelles avant d’aligner ses 8 romans. Hammett ne publie que 5 romans. Il introduit de la vraisemblance dans ses histoires de détective, se fondant sur les faits et non sur des impressions. Son détective fétiche Sam Spade est un enquêteur discret, imprévisible, un type dur et retors qui s’en sort toujours tout seul. Il est cynique et considère la femme belle comme dangereuse. Les dialogues sont plus incisifs, la langue populaire. La question pour Hammett est de montrer les faits sans se perdre en explications oiseuses, intéressé plus par le caractère de ses personnages que par l’action. Loyal, Sam Spade évolue dans un monde qui n’est que désordre. Ce qui le motive ce n’est pas la loi. C’est l’ordre, son ordre à lui. Il a perdu ses illusions, n’est pas tenté par l’argent, n’a pas de pulsions sexuelles. Le caractère de Hammett, ses réactions tout au long de sa vie que détaille Richard Laymann, son irrespect, ses emportements, ont quelque chose qui le rapproche du caractère d’un Céline. L’enquêteur, chez Hammett n’est pas les otage de la peur ; la mort ne l’effraie pas. Il ne cherchent pas à « nettoyer » une ville sous prétexte que ce serait son devoir ; il agit tout bêtement parce que c’est son métier. Il lui arrive d’être le bon samaritain d’une jeune femme empêtrée dans la drogue. Il ne croit pas à la chance. Il croit au hasard. La fatalité n’a pas de sens pour lui. La substance, le contenu, le fond, la découverte du crime, lui servent de métaphore de la vie. On a comparé Hammett à Hemingway parce que La moisson rouge a été publié à la même époque que L’Adieu aux armes. La chasse et la guerre servent de métaphore à Hemingway. Ce qui fascinait André Gide et André Malraux lisant Le faucon maltais, Sang maudit, La clef de verre, c’est la vitesse de l’écriture de Hammett, sa simplicité, sa clarté, la netteté de ce qu’il expose, ses arguments, sa fraîcheur, le concert de ses histoires.

Son éthique : « Comme la charité, la démocratie bien ordonnée commence par soi-même ». Il est le représentant typique de l’Américain de son temps. D.H. Lawrence écrit à ce sujet : « L’essentiel de l’âme américaine c’est du concret, du solitaire, du désintéressement, du stoïcisme et du meurtre ». Le détective hammettien est un homme désintéressé, sous tension en permanence. Sur la soixantaine de nouvelles publiées, les plus courtes sont les meilleures, mais le meilleur de son œuvre est dans ses romans. Robert B. Parker écrivait qu’aucune nouvelle ne tient la comparaison avec celles d’Hemingway.

La nouvelle traduction des romans de Dashiell Hammet par Natalie Beunat et Pierre Bondil, est au plus près de ce langage populaire, de ce langage oral des gens ordinaires. Hammett a su donner le sentiment que ses scènes n’ont jamais été écrites auparavant. A relire ses romans on s’aperçoit à quel point le dialogue est un art difficile. Il doit être convaincant, restituer la bonne tonalité d’un interlocuteur. En deux mots, rendre le personnage crédible.

Alfred Eibel

L’insaisissable. La vie de Dashiell Hammett, de Richard Laymann, Pierre Guillaume de Roux, 353 p., 25 €.

Dashiell Hammett. Romans, Quarto/Gallimard, 1051 p., 27,50 €.

Coups de feu dans la nuit, nouvelles de Dashiell Hammett, Omnibus, 1312 p., 29 €.

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Publié par le juin 24, 2011 dans Uncategorized

 

Merci pour tout. Carnets 1962-1988, de Pierre Kyria

De New York à Paris en passant par l’Algérie à la veille de son indépendance, ces carnets consignent la vie d’un écrivain au jour le jour, ses réussites, ses déceptions, observateur attentif du monde littéraire et politique. Kyria aura fait beaucoup de choses sans quitter l’écritoire, taraudé par le doute, un ensemble de contrariétés sur le point de chavirer, au dernier moment un coup de barre va redresser la situation. Lucide sans complaisance, il fait la part du feu des œuvres² qu’il lit. Il lui arrive d’être séduit et irrité par un livre, par les malignités qui s’y nichent ; par la tentation de l’écrivain à se poser en bel esprit. Jamais il ne jette le bébé avec l’eau du bain lorsqu’il examine les écrits de Sartre ou de Montherlant, de Jules Romain. Il fréquente Julien Green qui le reçoit sans cérémonie, sans affectation, en toute simplicité. Green pourtant si apte à créer le mystère quoi qu’il peut sembler à premier abord, sans contraindre sa plume, comme si au moment de la saisir la part fantastique venait l’envelopper pour donner plus d’épaisseur à ses personnages. Pierre Kyria cite Stendhal : « L’intelligence du mot pour servir le cœur » tout est dit par là qui distingue un écrivain de la foule d’auteurs qui se bousculent au portillon ; car, souligne-t-il, une phrase doit sonner juste. Il nous rappelle en passant que Jean Rhys mérite mieux qu’une présence discrète ; affirme qu’écrire simple est difficile. Il partage ce constat avec José Cabanis. La dernière page tournée de ce fort volume on sait qu’on n’en a pas fini avec Kyria. On sait qu’on va reprendre un jour ces carnets, rempart contre une époque où l’absence de foi en l’homme semble aller de soi ; époque dominée par les bouffons qui imposent leur tyrannie. Reprendre ces carnets pour rendre plus supportable le poids du temps.

Alfred Eibel

La Différence, 523 p., 25 €.

 
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Publié par le juin 18, 2011 dans Uncategorized

 

Les rires et les rieurs, suivi de Mon suicide, de Henri Roorda

Ricaneur et humoriste comme Cioran, imprécateur comme Scutenaire, aérien comme Altenberg, satirique comme Karl Kraus, provocateur comme Alphonse Allais, le suisse Henri Roorda (1870-1926) est tout ça à la fois, à quoi s’ajoute son rire naturel qui fait danser la panse. Pédagogue, mathématicien, pamphlétaire, anarchiste, il déclare qu’il n’y a pas de limites à la variété du réel ; il n’y en a pas non plus à la connerie. De l’honnêteté, il déclarait que le mot sent son triste sire. Quand une assemblée tombe d’accord sur un point précis, il n’est pas interdit de rire tant cette assemblée bêle d’une seule voix. Il parle de « l’idée toujours en représentation, jamais en péril d’action ». Il lance : « On finira par dire que le homard est un pince sans-rire ». Ce génie, comme le qualifie Eric Dussert dans sa postface, fut soutenu sa vie durant par cet autre génie qu’est Edmond Gilliard. Celui-ci souligne sa « sereine solitude » qui amena Roorda, souriant et désabusé, à quitter volontairement le monde, peut-être parce que la vie se répète terriblement. Ébahi, il lui arrive « de regarder avec envie des passants totalement dépourvus de prestige, car ils continuent à vivre ». Roorda disait que le sourire n’est pas signe d’intelligence ; qu’il est permis, selon les circonstances, de rire du malheur des autres. Il n’aimait pas les êtres abstraits, simplifiés, présents dans le théâtre classique. Enigmatique il pouvait lancer à la cantonade : « La bonne mine de nos cochons devrait nous faire réfléchir ».

Alfred Eibel

Editions Mille et Une Nuits, 108 p., 3,50 €.

 
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Publié par le juin 11, 2011 dans Humour

 

Nouvelles vénitiennes, de Dominique Paravel

On a tant écrit sur Venise qu’on hésite, en soupirant, à ouvrir un nouveau livre sur le sujet. L’auteur a vécu vingt ans à Venise, bonne raison d’aller voir de plus près. Sept nouvelles du XVIème siècle à nos jours présentent à la manière impressionniste des artistes qui hantèrent la Sérénissime. Glissandos du Tintoret, Giorgone, Bellini, l’Arétin, disparaissant à l’angle d’une venelle, regagnant en quatrième vitesse leur domicile pour tenter une œuvre parfaite, car la perfection n’a pas de prix dans une ville qui ne supporte pas la médiocrité. L’art est un combat de tous les instants. On ne s’incline que devant les chefs-d’œuvre. Dominique Paravel retient les miroitements fugitifs, les variations de lumière, les murmures d’approbation ou leur contraire. A Venise on attend des miracles, des sensations hors du commun, des émotions à nulles autres pareilles, de la sensualité, de la netteté dans les desseins, dans un cadre où l’argent coule à flots, où les prédateurs de l’amour ont des envies secrètes. Doutes, difficultés, défis, déroutes, disgrâces, détentions arbitraires, rien ne manque à ces nouvelles tout en dentelles. L’auteur met une sourdine aux éclats de ses personnages poussés dans leurs derniers retranchements. Les odeurs putrides des canaux, la sensation que les jours se diluent n’empêchent pas qu’à Venise, à travers l’histoire, on n’a cessé de se faufiler pour le meilleur ; inlassablement, contre l’ennui.

Alfred Eibel

 

Serge Safran Editeur, 184 p., 16 €.

 
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Publié par le juin 4, 2011 dans Uncategorized