RSS

Matthias Zschokke : Quand les nuages poursuivent les corneilles

Roman est un sacré pistolet. Il a de l’ambition, des projets d’ordre artistique. Il guigne, les causes, les effets, des petits bruits désagréables. Il est victime de ce qui lui passe par la tête comme passent les nuages. Las de vivre il le fait savoir, écrit à sa mère, à des connaissances, voudrait faire preuve d’un minimum d’énergie, n’y parvient pas, dissèque la moindre sensation. Il se sent chavirer, frappé de stupeur, s’interroge, compare. Comparaison est déraison. Une nuance de fort peu d’épaisseur le met mal à l’aise. Son esprit imagine ou combine. Quand Roman donne son avis, on lui rétorque qu’on n’en a rien à cirer. Sa vie n’est qu’une suite d’étonnements qui croissent ou décroissent suivant l’humeur du moment. Devant tant d’embûches, il se demande comment acquérir le bonheur éternel comme disent les cons. Ce qui lui échappe dans un discours, c’est quand il s’infléchit. Il trimbale un côté rêveuse bourgeoisie qui freine ses envies. Roman est à la recherche d’une problématique, mot fabuleux, mot bouche trou, destiné aux penseurs lorsque leur horloge personnelle se bloque. La vie de Roman est un toboggan ininterrompu. On peut rapprocher ce personnage de celui d’Oblomov d’Ivan Gontcharov. Mais on peut également déceler ici et là des éléments autobiographiques propres à Matthias Zschokke.

 

Alfred Eibel.

Roman traduit de l’allemand par Isabelle Rüf.

Éditions Zoé, 192 p. 18,50 €.

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 19, 2018 dans Uncategorized

 

Salim Jay : Dictionnaire des romanciers algériens

Un monument destiné à ceux qui ignorent la richesse de cette littérature, parfois mal mise en avant, parfois passée sous silence. Salim Jay précise : « Cette littérature offre un accès inégalable à l’intimité d’une nation, à ses joies et ses tourments ». On retrouve ici Kateb Yacine, Mohamed Dib, Rachid Boudjedra, Rachid Mimouni, Nina Bouraoui, Leïla Sebbar. Salim Jay s’est efforcé d’être le plus complet possible dans ses analyses. Il y exprime ce qui remue, n’hésite pas à citer des passages d’auteurs qu’il affectionne particulièrement, fait le récit exact de la singularité d’untel, avec le mouvement de son âme, dans le but de partager son plaisir avec celui du lecteur. Cela dit, Salim Jay n’est pas toujours tendre avec quelques écrivains, leur reprochant un abus d’adjectifs, des passages amphigouriques ou soulignant une forme de trépidation ou, plus nuancé, précisant qu’il s’agit d’un livre dérangeant ayant pour ambition de raconter le monde. En passant, on relèvera cette citation d’Hamid Nacer-Khodja : « Il n’y a qu’une seule mer, la Méditerranée, le reste, c’est de l’eau ». Je me souviens bien sûr de Salim Jay, de l’avoir rencontré ainsi que Malek Chebel et Mouloud Akkouche, et par hasard est mentionné ici le nom de Mohammed Khaïr- Eddine et bien d’autres écrivains, grâce à Armand Guibert, passeur exceptionnel entre la France et la Méditerranée.

 

Alfred Eibel.

Serge Safran Éditeur, 479 p. 27,90 €.

 

 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 19, 2018 dans Uncategorized

 

François Kasbi : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés

Un esprit libre, de l’aisance, atteindre le lecteur. L’ouvrage est divisé en quatre parties. Première partie : littérature française. Deuxième partie : littérature étrangère. Troisième partie : essais. Quatrième partie : notes et pistes de lecture. Un bel engin à fragmentations. Notre ami parle de « confrontation avec le livre », de sa « résonance intime ». Dans la vie, il ne suffit pas d’être amoureux des livres. Il faut éprouver de l’affection, « guetter une époque », trouver les mots forts, le cœur du livre, pour titiller le lecteur. Humilité devant l’œuvre. L’aborder comme une liturgie. Une bonne lecture est une messe dite. François Kasbi est son meilleur servant. Des phrases brèves, une écriture hors d’haleine. Au détour d’une page on trouve : Michel Leiris, Nelly Kaplan, Jacques Sternberg, Conrad Aiken, Ingeborg Bachmann, Roland Stragliati, Anne-Marie Schwarzenbach, Frédéric Prokosch, Vicki Baum, Jean Prévost, Tarjei Vesaas, Matthias Zschokke, Serge Daney, Arthur Adamov et puis, par exemple, François Kasbi qui s’incline devant Boys, boys, boys de Joy Sorman. Oui, les branches de son compas sont grandes ouvertes. Tenez, cette remarque si juste sur Charles Bukowski : « Ce n’est que délicatesse, celle d’un éléphant parfois, mais pour sa maladresse, sinon son incapacité à tricher ». Me voici content d’y retrouver quelques familiers : Albert Cossery, Michel Dansel, Julien Green, Armel Guerne, Pierre-Jean Jouve, Frank Venaille, O.V. Milosz, Léon Werth, François Nourissier, Cees Nooteboom, Jacques Laurent, Jean Meckert, Guy Dupré, Michel Déon, Frédéric Berthet, André Fraigneau, Jean Dutourd. Nous voici mis en face d’un évangile littéraire.

.

Alfred Eibel.

Éditions de Paris/ Max Chaleil, 595 p. 22 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 19, 2018 dans Uncategorized

 

Éric Dussert : Cachées par la forêt

Cent trente-huit femmes de lettres recensées. Je retrouve parmi bien d’autres Grazia Deledda (Prix Nobel de littérature en 1926), Jeanne Galzy, Thea von Arbou, Maryse Choisy, Alice Rivaz, S. Corinna Bille, Claudine Chonez, Barbara Pym, Hélène Parmelin, Anne Cuneo, Virginie des Rieux. Je me vois prêt à découvrir bon nombre d’écrivains qui méritent, j’en suis persuadé, d’être révélées et qui, par ailleurs, sont dignes d’être solennisées. Mais ce livre a aussi un autre mérite : il nous culpabilise parce que nous avons la fâcheuse habitude d’aller vers des écrivains célèbres, réputés, plutôt que de nous attarder un instant à une inconnue. Manque de courage ? Crainte d’être déçus ? Snobisme ? Nous voici arrivés dans une partie du bois dégarnie d’arbres. En nous retournant, nous repérons un arbre et nous l’observons. À loisir, un temps long, pour y découvrir ce qui subsiste par lui-même, en quoi ce grand végétal ligneux est à découvrir selon toute apparence. Ce que recommandait Krishnamurti dans son premier livre La première et la dernière liberté préfacé par Aldous Huxley. Il en va de même pour les écrivains. Dépasser sa première impression. C’est un travail titanesque qu’a entrepris Éric Dussert en accueillant ces femmes de lettres délaissées qui ne demandent qu’à ressusciter. En résumé, Éric Dussert a passé une partie de sa vie à réveiller une multitude de belles au bois dormant. A.t’Serstevens note dans Escales parmi les livres ce qui suit : « Il faut que la vie pénètre et ranime toutes ces cellules frappées de léthargie par le temps et la sereine immobilité ». Prenons l’exemple de Clarisse Francillon (1899 -1976). Dans Béatrice et les insectes, Éric Dussert note : « qu’on n’imagine pas un ballet gracieux de libellules. C’est avec une phrase virile autant que fantaisiste que Clarisse Francillon attaque le nuage des hommes « laids et malfaisants » qui tournent autour de la narratrice ».

J’ajoute pour finir qu’Éric Dussert fournit toutes les indications nécessaires pour se procurer ces livres.

 

Alfred Eibel.

La Table Ronde, 574 p. 22 €.

 

 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 19, 2018 dans Uncategorized

 

Cédric Fabre : La folle cavale de Florida Meyer

Roman symbolique, mystique, situé dans les gorges du Verdon. Un couple. Florida, jeune femme, son amant Guizot. A priori une histoire dans le genre Cupidon qui fait des siennes. Pas du tout. L’histoire tourne à la tragédie. Guizot fait une chute mortelle. Il y a de quoi inquiéter Marlène qui ne sait pas que son mari file le parfait amour, Florida étant sa meilleure amie. Décidé à ramener le corps de Guizot à son domicile, un nouveau personnage fait son apparition, Georges Maheu, qui a vu l’accident et qui propose d’aider Florida. Situation inconfortable. Cet éboulement de terrain se vérifie comme un éboulement des cœurs. Durant le transfert de la dépouille, Florida se sent serrée par des phénomènes à prédominance affective, des vibrations, des interrogations. Ses pensées se chevauchent, se heurtent, le passé lui revient comme une poussée de fièvre. Que faire des mots, quel usage ? La traversée est longue. Des évènements funestes viennent troubler Florida ; Maheu connait des difficultés. Au fur et à mesure que le temps passe, Maheu se montre sous un jour nouveau. Le couple improbable rencontre des inconnus. Mauvais présage. Mal à l’aise quand elle apprend l’accident, Marlène se fait plus loquace. Guizot était censé défendre un syndicaliste se prenant pour une rock-star. Le doute s’invite dans cette histoire agencée comme un film caméra au poing. Le mensonge est de rigueur. Que d’erreurs, que d’illusions qui obligent Florida à tenir un discours contraire à la vérité avec le dessein de tromper ses adversaires. Cédric Fabre sait nous surprendre jusqu’à une fin improbable.

Alfred Eibel

Éditions Plon/Sang Neuf, 294 p. 18 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 8, 2018 dans Uncategorized

 

Pascal Roblin : La Grande Guerre sous le regard de la presse de Sarajevo à Versailles (album) – Préface de Laurent Joffrin

À l’occasion du centième anniversaire de la Grande Guerre. Nombreux fac-similés de l’époque, la presse : La guerre sociale, La Presse, L’Humanité, Le Matin, Paris-Centre, La Patrie, le Journal de la Marne, Le Radical, Le Miroir, L’Information, La Petite Gironde et bien d’autres comme Le Crapouillot et Le Canard enchaîné. Des photos à n’en plus finir, au jour le jour illustrant un moment de la guerre. Un grand nombre de portraits d’hommes politiques. La couverture du Petit Journal du 18 octobre 1914. Portrait d’un militaire devant un corps : « Va, mon fils ! Tu as la plus belle mort que l’on puisse souhaiter ! ». Un livre comportant un grand nombre de dessins, de caricatures, de slogans, de peintures, bandes dessinées, etc. Bref, un pan complet. Une histoire complète à laquelle ne manque aucun uniforme.

Alfred Eibel

Éditions de Borée, 253 p. 29,95 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le novembre 8, 2018 dans Uncategorized

 

Elias Canetti : Le livre contre la mort (inédit)

Elias Canetti (1905-1994) ou la mort aux trousses. La mort offusquée. La mort érudite, à la fois ombre et voix. Plus vite Canetti se pose la question, plus vite la question pointe le nez. Ce livre se présente comme un barrage contre la mort ; l’âge du futur candidat, l’imprévisible coude d’un chemin qui s’arrête avec brusquerie. « Je traine un lourd fardeau, j’aime vivre ». Pour se rassurer rien de tel que de dire : «  Écrire est une prière ». Puisqu’un jour il faut une fin, à quoi bon raffiner sur la matière. « Ce qui est mystique, ce n’est pas comment est le monde, mais le fait qu’il existe » écrivait Ludwig Wittgenstein. Parti à la recherche de la mort dans la littérature mondiale, Elias Canetti fait état du nombre impressionnant d’écrivains ayant écrit sur la mort. Devant tant de déclarations ici présentées, que dire si ce n’est qu’une façon de se rassurer ou d’atténuer l’inévitable. Et pour ne pas être en reste, Elias Canetti, curieux des gens partout où il résida, écoutait avec attention ce que le jour lui proposait, une manière d’oublier qu’un jour aussi il faudra rendre les armes. Cet inédit, publié après la mort de l’auteur, exhale un air funèbre. Elias Canetti aurait pu reprendre à son compte cette phrase incantatoire extraite d’un texte égyptien du temps des pharaons : « Durée, hauteur, je les ai mis dans mes devenirs ».

 

Alfred Eibel

Albin Michel, 488 p., 25 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 30, 2018 dans Uncategorized