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Dominique Pagnier, Le crépuscule des cantatrices

Il y a Le monde d’hier de Stefan Zweig, il y a la Vienne de la dernière guerre, il y a la Vienne d’après-guerre et son remue-ménage, il y a enfin la Vienne de 1974, celle de Dominique Pagnier, loin des lésions de l’Empire austro-hongrois, dans laquelle il espère retrouver un écho qui subsiste encore des temps anciens. On en arrive à l’inventaire, une suite d’inflexions et de réflexions, qui marquent encore les Viennois. Il y a les boutiques épargnées par la guerre. Il y a les jardins perdus, les parcs retrouvés auxquels s’ajoutent quelques souvenirs, un coin d’autrefois à la recherche d’une féérie perdue, retrouvée plus loin en parcourant la forêt viennoise, ses chansons suspendues aux branches des arbres. Et puis il y a ses célébrités, barytons et cantatrices. Rappels d’un accord final d’un opéra ou d’une opérette, de l’humour viennois si caractéristique qu’on a du mal à retenir la gaieté qui s’exprime par un mouvement de la bouche accompagné d’expirations plus ou moins bruyantes. Où donc s’est retranchée la société viennoise, ses cols cassés, ses bourgeois policés, légers néanmoins, dissimulés, insouciants, incapables de se prendre au sérieux ? Le narrateur s’attend à quelques bonnes surprises, ce qui excite sa curiosité, des visages, des masques, des balbutiements. Nous sommes en 1974 au moment où Dominique Pagnier retourne le sablier qui faisait remonter à la surface des scènes perdues, quelque part au coin d’une rue après avoir éprouvé tant de secousses revigorantes. L’heure est venue de tourner la dernière page du livre et de reprendre pied dans le monde d’aujourd’hui.

Alfred Eibel.

Éditions Fata Morgana – 88 p, 15 €.

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Publié par le juillet 15, 2019 dans Uncategorized

 

Moonfleet 1947 de Jean-Benoît Puech

Avec Le cargo du crépuscule Jean-Benoît Puech s’est lancé un défi : moderniser le scénario de Fritz Lang en l’attribuant à un auteur imaginaire, Marc Message. Ce qui pouvait paraître exaltant au cinéma ne l’est plus. Les personnages de Fritz Lang sont auréolés d’une lumière diffuse. Remplacés ici par des hommes, des femmes que la libération de la France secoue encore. Traversent aussi cette époque un esprit de vengeance, des trafics en tous genres hérités de l’Occupation dans un Marseille connu pour son commerce clandestin. Puech prend le parti d’une écriture qui considère les événements comme un ensemble d’éléments séparés plutôt que dans sa globalité, renforçant ainsi l’authenticité du récit de Marc Message. La milice se montre active, empressée, sous la férule de Serge vêtu d’un trench-coat kaki à la Bogart. Un garçon de douze ou treize ans plein d’illusions débarque à Marseille dans ce milieu clandestin. Comment concilier l’amour perdu de Serge avec un garçon en train de s’affermir ? On songe ici et là au Fleuve sans rivage de Hans Henny Jahn (1894-1959)et à ce vers de Louis Brauquier (1900-1976) : « Quel exil plus brûlant aujourd’hui se prépare / Que les exils prévus ? ». Et si Liliane Montevecchi cède ici sa place à une ravissante égyptienne, le lecteur ne manquera pas de retrouver l’envers d’un tapis, en quoi Puech a réussi son pari.

Alfred Eibel.

Éditions Fata Morgana – 80 p, 14 €.

 
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Publié par le juillet 15, 2019 dans Uncategorized

 

« Bébés à vendre », d’Eliette Abécassis

En 1930, Cole Porter composait la chanson « Love for sale ». Après l’amour à vendre, nous découvrons Bébés à vendre ! Quelle réalité se cache derrière le titre de l’essai de Eliette Abécassis ? Trafic d’enfants, prostitution de mineurs ? Non, la Gestation Pour Autrui. Sujet sensible, tabou à une époque où la question de la Procréation Médicalement Assistée pour toutes les femmes cristallise l’opinion et échauffe certains esprits. L’agrégée de philosophie livre un réquisitoire contre la GPA, démonte l’argumentaire de ses défenseurs. Elle ne mâche pas ses mots : la GPA est « un commerce », « la marchandisation des bébés », l’ « exploitation d’êtres humains ». Le constat est sévère, les formules percutantes, voire hyperboliques, certaines analogies avec l’esclavage, le colonialisme, la prostitution ou encore l’industrie procréative animale pourront faire polémique. Partant du postulat que « Désormais, au XXIème siècle, tout est marché », l’auteur définit la GPA comme une nouvelle forme de capitalisme. Âmes sensibles s’abstenir ! Ô couples, ô femmes en désir d’enfants, contrarié par l’injustice de la nature, cet ouvrage pourrait raviver votre souffrance ! La GPA y est présentée comme une « instrumentalisation du corps de la femme », une violence faite aux femmes. L’essai réfute l’idée que la GPA est un progrès, une solution aux problèmes d’infertilité mais qu’elle ouvre la porte à l’eugénisme et au transhumanisme. Tout usage des sciences et des techniques dans le but d’améliorer la condition humaine est-il un progrès pour l’humanité ? Cette tentation n’est-elle pas consubstantielle à sa nature comme le disait Victor Hugo : « Le progrès est le mode de l’homme. » ? La question est philosophique. On saluera néanmoins la clarté d’exposition d’un sujet aussi complexe qui devient, sous la plume de Eliette Abécassis, abordable et accessible. Dans cet ouvrage structuré, l’essayiste se veut exhaustive, plonge dans les tréfonds de la pratique de la GPA, collecte des exemples pratiqués à l’étranger, rapporte des témoignages, aborde le sujet sous toutes ses facettes : financière, médicale, morale, éthique et sociologique. La question de la GPA divise l’opinion ; elle met en lumière l’enjeu de positionnement social que symbolise le fait d’avoir un enfant. Ainsi, le livre est éclairant, une mine d’informations instructives pour les non initiés. Quel est son but ? Faire émerger une vérité sur le regard porté sur l’enfant, la famille, la maternité, l’Homme en général et sa quête du bonheur… Mais un angle essentiel est omis dans ce livre: la douleur née de l’impossibilité de donner la vie ! Face à cet oubli, on entend résonner cette phrase de Racine : « La douleur qui se tait n’en est que plus funeste » et cette autre de Georges Bernanos : « qui cherche la vérité de l’homme doit s’emparer de sa douleur ». Cette ellipse comme d’autres problématiques manquent à ce livre. Par exemple, si « La GPA crée artificiellement pour le bébé des difficultés d’adaptation », que penser de tous les enfants adoptés ? Si la GPA est « le commerce du corps », devrions-nous remettre en cause les testeurs médicaux, les essais pharmaceutiques ou cliniques rémunérés ? Pourquoi ne pas considérer l’argent versé à la femme porteuse non pas comme un « contrat », une « rémunération », une « transaction juridique et financière » mais comme une « assurance-vie » ou une compensation financière pour le suivi médical et la perte de salaire inhérente au congé de maternité ? Pourquoi inviter la question raciale dans le débat en opposant les femmes dites « porteuses », souvent de couleur et pauvres, aux femmes dites « receveuses d’enfant », généralement blanches et riches ? Sur ce dernier point dénoncé par Eliette Abécassis, pourquoi ne pas s’interroger aussi sur les raisons de l’augmentation du problème d’infertilité chez les femmes occidentales, pour peu que cela soit avéré ? Le psychanalyste Jean-Pierre Winter redéfinit le sigle GPA en « Grossesse Pour Abandon » ou « Grossesse Pour Argent ». Ne pourrait-on pas regarder l’autre versant de la médaille et parler pour les mères porteuses de Grossesse Par Altruisme ou de Grossesse Par Amour ? Après la lecture de cet essai, que l’on soit favorable ou opposé à la GPA, deux conclusions viennent à l’esprit : la femme est l’avenir de l’humanité et la GPA soulève la question de l’émancipation des femmes.

Laurence Eibel

Editions Robert Laffont

158 pages, 12 €

 
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Publié par le juillet 4, 2019 dans Uncategorized

 

L’Algérois, d’Éliane Serdan

Des confessions, une suite d’indécisions, des bruits diffus, des nostalgies, des inquiétudes qui se meuvent en théâtre d’ombre, agitent les personnages de ce roman, qui reconnaissent leurs faiblesses, leurs torts, face à une nature immobile, qui les plonge dans un état pathologique caractérisé par la lassitude. La vie semble tenir à un fil ténu comme un poème de Jean Follain. Nous sommes en 1962. C’est alors qu’apparaît devant Marie, Pierre, et bien d’autres, un garçon rentré d’Algérie, qui va, comme au bowling, s’adonner à un jeu de quilles avec une perversité inconnue de ce village habitué à la lenteur. Le jeune homme se nomme Jean Lorrencin. Il a de la prestance, est cultivé, a fière allure ; en deux mots, c’est un beau mec. Voilà Marie qui émerge pour de bon face à un personnage issu d’un vaudeville qui apparaît aux moments les plus inattendus. Peu à peu on apprend qu’il est fiché extrême droite, qu’il a bonne mémoire : Maréchal, nous voilà !, lecteur assidu de Je suis partout. Dans ce domaine, il en surprendra plus d’un. Construit à la façon d’un roman à énigmes, dans un style constant, régulier, il laisse au lecteur le soin d’y voir plus. Éliane Serdan a créé ce qu’on pourrait appeler le roman du doute, selon les circonstances.

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 144 p., 15,90 €.

 
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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

William R. Burnett : Underwold. Roman noir

Tout le monde est corruptible. À condition d’y mettre le prix affirmait Lucky Luciano à la fin de sa vie. Ce sont des personnages de ce type, gangsters affirmés, que W.R.Burnett (1899-1982) met en scène, se mettant à leur place comme s’il était un des leurs, dans un cadre qui rappelle la tragédie grecque. Ses personnages n’en ont rien à cirer de l’ordre établi en Amérique. Leur vision du monde est liée au système capitaliste ; le crime est un business comme un autre. Il s’agit de professionnels que décrit W.R.Burnett du temps de la Prohibition des années 30. Ce sont des conquérants au sein d’un Chicago qui ne cesse de se métamorphoser. Toujours sur leurs gardes, ils savent qu’un coup de fil peut leur sauver la vie ou la détruire. En dépit d’une technologie de pointe au service de la police, qui ne cesse de se perfectionner, les gangsters italo-américains savent que cette science ne peut triompher éternellement, face à des impondérables, à des comportements absurdes ou face à un détail insignifiant qui grippe la machine. Pourritures vivantes si l’on veut, un concurrent est d’abord une connaissance, ensuite un ennemi, puis un homme mort. Mon œuvre, déclarait W.R.Burnett, n’a rien de jubilatoire. Elle n’exalte ni le libéralisme, ni l’antilibéralisme. Elle correspond à ma vision du monde, ajoutant qu’il possède la bonne manière de saisir la réalité. Voyez les films tirés de ses romans, Le petit César, Asphalt Jungle. Lisez ses autres romans et vous comprendrez qu’il s’agit d’un véritable écrivain et non d’un fabricant de polars.

Alfred Eibel.

Gallimard / Quarto, 1120 p. 53 documents, 28 €.

 
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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

Il ne suffit pas de lire, Les aphorismes de Karl Kraus, présentés et traduits de l’allemand par Alfred Eibel. Éditions Klincksieck, février 2019

L’œuvre littéraire de l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) est mal connue en France. Peu de traducteurs se sont aventurés à l’exercice de médiation qui relève de l’art entre la si particulière langue viennoise des XIXe-XXe siècles et la langue française. De surcroît, les tentatives faites pour rendre possible dans l’espace linguistique français la connaissance de celui que son contemporain Musil rangeait dans la catégorie des « dictateurs de l’esprit », se sont heurtées à la matière même de l’œuvre faite de questionnements incisifs incitant à la réflexion sans jamais conclure.

Parmi les écrits de Karl Kraus, ses nombreux aphorismes demeurent l’élément-clé de l’œuvre. Avec Il ne suffit pas de lire, Alfred Eibel, lui-même d’origine viennoise et traducteur de nombreux auteurs, présente ici avec talent la traduction d’un certain nombre d’entre eux, nous précisant d’emblée que l’homme est infréquentable. Pamphlétaire redouté, il déteste ses contemporains, ne supporte pas la critique, pourfend impitoyablement la société viennoise et les compromis de ses confrères de la presse inféodés au pouvoir de l’argent. Il propose une perception toute personnelle des femmes qui ferait hurler de rage les féministes bon teint de notre société contemporaine : « Chez la femme, rien n’est impénétrable sauf sa superficialité », ou encore : « Quand la femme s’attend à un miracle, il en résulte un rendez-vous manqué. Par manque de ponctualité ».

Tel Diogène haranguant les foules avec cynisme, Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques où ses aphorismes déclamés dans l’instant trouvaient la place de choix au bon moment. De quoi décupler la difficulté de traduction car il convient alors d’en retrouver toute l’inspiration et toutes les harmoniques. C’est sans aucun doute ce qu’a vécu Alfred Eibel dans cette expérience où il importe de « surprendre les insinuations » sans pour autant que la traduction soit plus claire, plus intelligible que l’original. Sans oublier aussi la célèbre définition donnée par Karl Kraus lui-même de ses aphorismes qui ne sont, au choix et en même temps, que des « vérités à demi » ou des « vérités et demie ».

Loin des « bons mots » consistant à en faire des vérités, les aphorismes de Karl Kraus sont parfois à rapprocher des syllogismes, aveux et anathèmes conçus par Emil Cioran dans le silence et la solitude de sa chambre de la rue de l’Odéon, pris dans un univers instable, dans un ensemble sans solution, irrésolu.

Un recueil de sentences sans thème précis dont le lecteur appréciera la vivacité autant qu’il percevra la promptitude de l’esprit de Karl Kraus, mais aussi toutes ses contradictions. À la condition d’en privilégier une lecture sélective et dans le temps, plutôt qu’in extenso.

Catherine Distinguin.

 
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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

Maxime Dalle : « Itinéraire au crépuscule – Belfast, Jérusalem, Bagdad »

En Irlande, l’opposition entre catholiques et protestants ne semble jamais prendre fin. Il s’agit en fait d’une guerre civile avec ses arrestations, ses incarcérations, ses massacres et ses tortures infligées par une Grande-Bretagne gourmande. Et nous sommes en 1916 ! Mourir dans ses bottes, disait John Ford. Pour Maxime Dalle plutôt qu’un simple itinéraire, c’est un voyage en des lieux saints, dans un esprit de dévotion, comme c’est le cas à Jérusalem.

Assoiffée de spiritualité, Sainte Thérèse d’Avila, dans son Château intérieur, exprimait le cheminement de la grâce dans les demeures de l’âme. C’est bien ce que cherche Maxime Dalle en allant à Jérusalem non pas en touriste, mais pour sauver sa foi plus que son baluchon. Écouter les pas antiques, s’isoler du monde extérieur, silence et méditation, sans mise en scène. Rien n’est simple puisque la simplicité semble aujourd’hui bannie. Parvenir à cette progression spirituelle dont parlait Patrice de la Tour du Pin (1911-1975), c’est bien cela que Maxime Dalle poursuit dans ses déplacements, ses notes tendues vers l’essentiel qui est l’essence même des choses. Loin d’une Europe qui fait sa mijaurée, le voilà à Bagdad où l’on tente désespérément de sauver les meubles de la chrétienté qui n’est pas seulement en danger, mais sur le point d’être éliminée de la région. Pour les chrétiens, l’espace se réduit de jour en jour. On suppose qu’il n’était pas nécessaire de préciser que nous sommes loin du Voleur de Bagdad de Raoul Walsh ainsi que de Caravan de Duke Ellington.

Alfred Eibel

Éditions du Rocher

155 p – 14,90 € .

 
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Publié par le mai 10, 2019 dans Uncategorized