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Archives Mensuelles: juin 2012

Monsieur le comte monte en ballon, de Gabriel Matzneff

Gabriel Matzneff ressuscite un de ses aïeux russes, le comte Ivan Matzneff, auteur d’un Voyage dans les airs de Paris à Spa, en trois étapes, récit qui suit la présentation d’un personnage haut en couleur, mélange d’un héros de Jules Verne et de Cyrano de Bergerac, contemporain du comte d’Orsay, arbitre des élégances, brillant causeur ; d’Eugène Godard, organisateur de plus de 2500 ascensions en ballon ; et, de Joseph Louis Gay-Lussac qui recueillit de l’air à plus de 6000 mètres d’altitude pour l’analyser. A lire aujourd’hui cet ancêtre, il n’est pas interdit de prolonger les performances. D’abord l’idée de liberté. Le lest lancé par dessus la nacelle symbolise l’émancipation par laquelle on s’élève. Alléger la nacelle figure le détachement de ce qui entrave la vie, c’est-à-dire se détacher des faux problèmes qui font barrage. Et ce n’est pas Nietzsche qui aurait affirmé le contraire. En deux mots, l’aéronaute rompt avec le monde organisé tel qu’il se présente, éternel défi, que le savant de l’Étoile mystérieuse clame à sa manière, disant, toujours plus haut, telle est ma devise. Les yeux grands ouverts, à chaque minute, du comte Ivan Matzneff, que tout éblouit, confère à ce récit cette légèreté qui domine le voyage. Si Ivan rêvait, à n’en pas douter, son aspect fringant, propre à son époque, il n’en perdait pas pour autant le nord. La preuve : le comte voyait loin, prévoyait l’aéronautique à venir ; Eugène Godard, lui, s’occupa d’organiser la poste aérienne.

 

Alfred Eibel

Éditions Léo Scheer, 69 p., 14,50 €.

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Publié par le juin 24, 2012 dans Uncategorized

 

Karoo, de Steve Tesich

Ce livre un peu guingois rappelle Le bavard de Louis-René des Forêts, ce besoin impérieux du héros de s’adresser à l’autre, de parler de soi pour se justifier. En vrai, ce prodigieux bouquin porte en lui un pan non négligeable de la littérature américaine qui n’oublie pas La fêlure de Francis Scott Fitzgerald. Au fait, qui est Saul « Doc » Karoo ? Un œil neuf jeté sur des scénarios anémiques ; un bidouilleur, un exciseur de scripts trop marotiques ou héliconiens. Seul un écrivain raté et fier de l’être, sans états d’âme, pouvait assumer cette tâche avec désinvolture, non sans humour, satisfait de plonger dans l’éternel et le trivial. Karoo aborde la vie quotidienne par sa face la plus mirobolante. Protégé par ses fantasmes ils ont pour lui l’avantage de repousser loin la plate réalité. Une fin de partie au jour le jour. Vie réussie ou vie manquée, qu’importe, chaque avatar dépend de la perspective dans laquelle Karoo se situe. Le plus rigolo clame joyeusement Karoo, c’est d’introduire une bonne dose de je m’enfoutisme. Éthylique, il atteint le point de non retour par lequel, ferme sur ses deux jambes, il n’est jamais ivre et par voie de conséquence s’encourage à consommer davantage d’alcool en appoint à la cigarette qui émet un nuage de fumée salvateur. L’incroyable vitalité de Steve Tesich (1942-1996) dope littéralement le lecteur ; lui fait admettre le pire pour l’individu ce ne sont pas les tuiles qui lui tombent sur la tête ; c’est, comment va les accueillir, à n’en pas douter avec mansuétude et badinage.

Alfred Eibel

Editions Toussaint Louverture, 606 p., 22 €
www.monsieurtoussaintlouverture.net

 

 
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Publié par le juin 24, 2012 dans Uncategorized

 

Gorani contre Casanova

Je ne sais pas si Casanova est un grand écrivain français. Un grand séducteur ? Ça reste à voir. Un agent secret des inquisiteurs d’état, c’est l’évidence, si l’on se rapporte aux rapports de police signés pas lui. On comprend pourquoi Olivier Barde-Cabuçon lui fait jouer le rôle d’informateur en 1757 auprès du chevalier Volnay, commissaire chargé des morts étranges. Casanova apparaît dans ce roman sous les traits d’un intrigant friand d’anecdotes croustillantes, vantard à l’occasion, fataliste en tout cas, de préférence du côté du manche. On peut s’étonner qu’à côté de ses Mémoires tant admirés on n’a jamais cité Joseph Gorani (1740-1819) cet autre italien auteur de Mémoires écrits en français, qui aura traversé tous les milieux, connu toutes les fortunes et pas mal de complications sentimentales. Conspirateur, espion, homme à bonnes fortunes, trafiquant et spéculateur, Gorani est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le vrai despotisme et Lettres aux souverains de la révolution. Errant de ville en ville sous un déguisement, il finit ses jours à Genève. « Fatigué comme je le suis de presque toutes choses et de presque tous les hommes, il n’est pas étonnant que je finisse ma carrière par être ennuyé et fatigué de moi-même ». Les Mémoires de Joseph Gorani ont été publiés pour la première fois en 1944 chez Gallimard. Pourquoi ne pas songer à les rééditer ? Et comme les romans historiques ont le vent en poupe, après Casanova, Voltaire enquêteur, pourquoi pas Gorani, honorable correspondant?

Casanova et la femme sans visage, de Olivier Barde-Cabuçon, Actes Sud/Actes noirs, 327 p., 22,50 €.

 
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Publié par le juin 24, 2012 dans Uncategorized

 

L’ouest barbare, de Jean-François Coatmeur

Jean-François Coatmeur a plusieurs fois déclaré que l’intrigue l’intéresse moins que les personnages et l’écriture. Nous somme en 1938. Daladier déclare : « nous sommes à l’heure de tous les périls ». Le courage lui aussi est en péril. Donatien Groubart a fait sa pelote en Indochine. Sa fille Tania s’est éprise de Jérôme Le Gallès, à la tête d’une petite entreprise de menuiserie près de Douarnenez en difficulté. Groubart renfloue l’affaire en échange d’une reconnaissance de dette. Il craint toutefois de ne pas être remboursé dans les délais, se montre pressant et oppressant. On retrouve Groubart assassiné à son domicile. Coatmeur utilise le thème de l’erreur judiciaire. Peut-être s’est-il souvenu de Je suis un évadé de Mervyn LeRoy. Profitant de la gabegie générale de juin 1940, Jérôme s’évade en compagnie d’un malfrat qui ne manque pas de tenue. C’est une des caractéristiques du supposé coupable de passer avant le crime pour un homme sans histoire prêt à rendre service. Une fois reconnu être l’auteur du crime, les mêmes personnes accablent Jérôme : « un individu violent, cupide, sans foi ni loi, méprisable ». Qu’en pensent en âme et conscience Tania, Emmanuel Bouchaud le beau-frère de Jérôme, d’autres encore ? N’a-t-on pas occis le vieux despote parce qu’il dissimulait un trésor ? Comment ne pas se souvenir du Faucon maltais. Avec détermination, avec force, Jean-François Coatmeur montre que l’appât du gain conduit aux dernières extrémités et que par voie de conséquence ce qu’on appelle le bonheur s’avère une rêve d’épave.

Alfred Eibel

Albin Michel, 227 p., 18 €.

 
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Publié par le juin 17, 2012 dans Uncategorized

 

Trois contes allemands, de Luba Jurgenson

Ce roman rappelle les aïeux de Luba Jurgenson, des juifs partagés en deux branches, la russe établie à Moscou, l’allemande fixée à Saint Petersbourg. La mélancolie, la Sehnucht, intraduisible, la morbidesse a conduit cette branche jusqu’à avoir honte d’être juif ; le juif errant, le perpétuel apatride, la personne déplacée, avant que le nazisme l’y contraint. La langue allemande est-elle porteuse de mort ? La question est posée lorsqu’on traverse la guerre 14-18, le Berlin de 1933, le New York des années 50 et au préalable le Nuremberg de 1946. Luba Jurgenson transporte dans sa complexité le désordre d’une Europe à toute extrémité dont Rilke pourrait être la figure emblématique. Le mot Märchen qui veut dire conte en allemand se prête à plusieurs interprétations. Être rêveur et baroque comme le suggérait Thomas Mann ; l’évasion vers un avenir indéterminé. Ce qui a fait dire à Marina Tsvetaeva que « c’est tout un monde envoyé par le fond ». La liberté est difficile à retrouver. Chez les familles trop longtemps muselées, la parole soudain libérée a du mal à se décrisper. Dans ce livre aux multiples directions passent des ombres qu’on dirait prises chez les Expressionnistes. Oskar Kokoschka, peintre-tripier, s’il en fut, fait ressortir cette part enfouie des sujets qui ont posé pour lui. L’accompagnatrice qu’est Luba Jurgenson tisse une histoire faites de caractères relativement perturbés. Elle tisse l’Histoire en train de se faire en une suite de moments de grande anxiété. La douleur est ravivée lorsque la romancière jette un regard sur le passé, assistant à la disparition progressive d’une culture.

Alfred Eibel

Pierre Guillaume de Roux Éditeur, 366 p., 21,90 €.

 
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Publié par le juin 17, 2012 dans Uncategorized

 

Robert-Louis Stevenson, Le prisonnier d’Edimbourg et autres récits.

Fritz Lang déclarait à propos du Tigre du Bengale : un public majoritaire y verra sans doute une fiction pour tous. Il en va ainsi de l’œuvre de Robert-Louis Stevenson (1850-1894) qui rappelait que « tout livre est une lettre circulaire destinée aux amis de celui qui écrit. Eux seuls en reçoivent le sens ». Le lecteur avisé de Stevenson éprouve « la violence du conflit moral à l’intérieur du roman d’aventures » remarque avec pertinence  le présentateur de la présente édition Emmanuel Roussel car, ajoute-t-il, « l’intrigue n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant », faisant porter l’accent sur ce qui fait le génie de Stevenson à savoir sa prodigieuse capacité à faire basculer « un personnage inventé en personnage réel ».
Esprit inquiet et actif dans un corps d’invalide, décidé à vaincre le démon de la maladie, Stevenson lorsqu’il écrit retrouve note Emmanuel Roussel « les émois de sa jeunesse »faisant du lecteur le touriste passionné de ses fictions.
Stevenson qui sut si bien analyser son travail, présente un double visage, réaliste et fantastique de ses personnages, avec suffisamment d’habilité pour omettre au bon moment ce qui doit être omis, afin de faire naître ce plaisir unique dans la littérature mondiale qui a ravi tant de générations. Ezra Pound enviait « un style de prose aussi concis que celui de Stevenson ». Théo Varlet, traducteur attitré du romancier écossais, poète et écrivain distingué, parvint à faire passer le texte anglais dans un français d’une fluidité exceptionnelle.

Alfred Eibel

Bouquins/Laffont, 1184 p., 29 €.

 
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Publié par le juin 17, 2012 dans Uncategorized

 

Alain Paucard ou l’homme qui n’en disait pas trop

C’est dans un bistro à deux pas de la chambre des députés que j’ai entendu pour la première fois le nom d’Alain Paucard. Un ami venait de m’offrir Le dictionnaire des idées obligées. J’interroge : un franc-tireur ? Parisien plutôt. Parisien craignant qu’on ne l’éloignât un jour de Paris. Il s’était arrangé pour ne jamais quitter sa rue, s’arrangeant avec ses voisins pour sa survie (ce dernier mot est de lui).

Faire la marché à sa place, poster son courrier ou tout autre démarche qui lui éviterait de s’égarer dans une rue jouxtant la sienne. Cela paraissait tellement extravagant que j’avais du mal à y croire. Peu après, j’apprends la réalité : il connaît Paris comme sa poche ! Audacieux vadrouilleur comme Léo Malet. C’est vrai, il ne tient pas à quitter Paris. Faut-il être Stanley ou Livingstone pour être grand ? J’entends encore le rire de Michel Lebrun qui m’avait conseillé de me procurer Les almanachs du crime, celui de 1983 en particulier, pour aborder un autre aspect d’ Alain Paucard, son appétence à Marcel Aymé et David Goodis. J’aime les écrivains qui entrent en résistance, ces clandestins qui ne prennent les ordres que d’eux-mêmes. Ne leur demandez pas de hurler avec les jeunes loups de la critique ni de rejoindre une troupe de snobinards qui porte aux nues le grand écrivain du jour, le plat du jour ; le dernier film couronné à Cannes, forcément tout le monde glose dessus, ou ces grands metteurs en scène indéboulonnables, vaches sacrées. Gare aux contestataires !

Paucard débarque, se mêle à la conversation et comme au bowling lance sa première boule. Certes, Eric Rohmer a du talent mais il ne vaut pas Pagnol ! Nous restons figés, frappés par la foudre, l’atmosphère pèse. On récupère. Et c’est ainsi que j’apprends à mieux connaître Alain devenu un ami. Paucard, sa vie, son œuvre, aurait pu écrire Benjamin Péret.

Homme secret, généreux, chaleureux, prêt à la galéjade, Alain est avant tout un écrivain et pas un coupeur de cheveux en quatre. Pourquoi ses livres n’ont-il pas d’ombre ? Parce qu’ils sont l’expression de la vérité sentie, vécue ; la vérité nue qui se passe de garniture pour relever le plat. Ouvrez un de ses bouquins : dès la première page les mots simples sont en ordre de marche. Il dit ce qu’il a à dire. Il n’en dit pas trop. Surtout pas de tapage. L’évidence, le naturel qui n’a pas besoin de revenir au galop. Ne contournons pas les choses, n’accordons pas aux souvenirs une épaisseur qu’ils n’ont pas. Paucard homme de la mémoire, un mémorialiste dans son genre, aussi direct que Jacques Vaché dans ses Lettres de guerre. Paucard énonce, il n’affirme pas, il s’exprime, de la retenue s’il vous plaît. Il signale un épisode de sa vie, qui n’exclut ni malignité ni espièglerie. Il ne s’agit pas d’être brillant, ce n’est pas sa tasse de thé, il s’agit de représenter. Paul Léautaud n’est-il pas de cette famille ? Anarchiste, les mains pleines de pétards et de boules puantes, de poil à gratter, cet homme incorrigible sait depuis son adolescence qu’on ne l’obligera jamais à marcher au pas de l’oie. Français d’abord, bon Français auraient dit Maurice Chevalier, Trenet ou Brassens et pourquoi pas Francis Lemarque et pourquoi pas Francis Blanche, ce poète méconnu. Si Roger Vailland devait rééditer De la singularité d’être français, édition revue, corrigée et augmentée, il n’hésiterait pas à y inclure  Alain Paucard avec sa manière propre à mettre les pieds dans le plat, à nous étonner avec La France de Michel Audiard, formidable livre. En vérité, le livre aurait pu d’intituler « La France d’ Alain Paucard » mais pour ne pas paraître à se donner des airs, le petit garçon qu’il est parfois pousse Audiard sur le devant de la scène en pouffant de rire dans son dos.
Le bon sens. Où l’avons nous laissé ? Et pourquoi cette expression produit-elle aujourd’hui l’impression que vous êtes un réactionnaire ? A-t-on encore le droit de rire sous cape ? Pensons à cet autre incorrigible parisien, Yves Martin, grand poète quelquefois tarabiscoté. Il hantait les rues, rejoignait par bistrots interposés Audiard et Paucard. On se souvient de la réplique de ce patron de troquet rue Marcadet répondant à Yves qui venait de lui commander un Coca : alors, je vous sers un beaujolais américain ? Mousquetaire du bistrot Paucard ? Que cela ne nous fasse pas oublier un livre recommandé par Paucard : Les horreurs de l’amour de Jean Dutourd. Encore un réactionnaire va-t-on me dire. Arrêtez les gars, n’en rajoutez pas une couche ! Photographes à vos appareils : venez tirer le portrait de Paucard passage Jouffroy, passage Puteau, serrer la main à Gilles Morris Dumoulin, cet inconditionnel de la chanson française. Suffit ! Paucard : j’aime, j’aime pas. On ne va quand même pas passer des heures que diable à se justifier, à décortiquer ! Chers lecteurs, dépêchez-vous procurer Marie-Jeanne. Une vie française, en supplément, Curieuse. Vous m’en direz des nouvelles !

Le mot de la fin : si Paucard se hérisse c’est parce que les gens préfèrent la plupart du temps l’aquaplane à la douche froide.

Alfred Eibel

 
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Publié par le juin 4, 2012 dans Uncategorized