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Archives Mensuelles: février 2012

Du rififi dans la culture générale

Va-t-on se plaindre que la culture générale ne sera plus à l’ordre du jour ? Il y a belle lurette qu’elle est contestée et contestable. Dès la fin des années 20 et encore dans les années 40. Par trois Helvètes : Henri Roorda, le Cioran suisse, qui fut aussi professeur ; par Edmond Gilliard, grand écrivain, trente ans prof à Lausanne. Dennis de Rougemont, penseur actif, qui a laissé une œuvre importante. Trois farouches adversaires de l’école. Parce que la science qu’on y instille appauvrit l’homme en soutenant des idées qui ne rapportent rien. Parce que l’école, écrit Edmond Gilliard, continue imperturbablement à « disserter sur des momies ». Parce qu’il est temps d’en finir avec « le bluff de la culture classique ». L’interprétation de textes n’est qu’un remâchage de gloses. N’est-il pas préférable s’interroge Henri Roorda de s’arrêter « patiemment avec l’enfant devant des choses vivantes, étonnante, émouvante ? ». Ça vous fait une belle jambe de savoir que Ciceron a écrit De la nature des dieux ; d’ânonner qu’en 1453 Constantinople fut prise par les Turcs ; ou que Casanova s’est évadé des Plombs du Palais Ducal ; ou que Rousseau trouva le bonheur aux Charmettes en compagnie de Madame Warens. « L’école apprend à parler pour ne rien dire » affirme notre trio. Ne perdons pas de temps, lisons Trois pamphlets pédagogiques (1) de nos trois iconoclastes. Rejoignons Paul Valery qui disait : « Le diplôme est l’ennemi mortel de la culture ».

Alfred Eibel

(1) Editions de l’Âge d’Homme, collection « Poche suisse ».

 
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Publié par le février 23, 2012 dans Uncategorized

 

Joyeux, fais ton fourbi, de Julien Blanc

Au milieu d’une armada de livres interchangeables, celui-ci détonne par sa véhémence, ses dialogues crus et cruels. Il se situe à l’opposé de l’esthétique baroquisante d’un Jean Genet, au point que la langue utilisée surgit comme brut de décoffrage. Malheureux, Julien Blanc (1908-1951) est né d’un père mort avant sa naissance, d’une mère morte à la tâche. Cet orphelin a passé sa jeunesse dans les maisons de corrections. Il raconte sa vie perdue dans le tome I de sa trilogie, La confusion des peines. Le tome II, Joyeux, fais ton fourbi évoque son adolescence passée au bataillon disciplinaire d’Afrique, le fameux bat’ d’af’. Dans ce désert, l’individu n’est qu’un résidu d’humanité, une bête puante, en proie aux maladies vénériennes, à la déchéance, aux réactions imprévisibles ; un criminel en puissance, un ruminant, un simulateur. Jean Galtier-Boissière note dans son Journal 1940-1950 que rencontrant Julien Blanc il fut marqué par le masque d’un homme qui a beaucoup souffert. Si l’on excepte Darien, Vallès, Céline, Maurice Raphaël, un tel livre que Jean Paulhan n’a cessé de soutenir, d’en faire la réclame, n’a pas d’équivalent dans la littérature française. Publié pour la première fois il y a soixante cinq ans, il conserve sa puissance, son venin. Il confirme que la vérité est toujours bonne à dire, que la littérature se nourrit aussi de cauchemars, d’injustices et d’ignominie. O tempora ! O mores ! Devrait-on s’exclamer constatant que l’univers concentrationnaire n’est pas l’apanage du IIIème Reich.

Alfred Eibel

Finitude, 298 p., 24 €.

 
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Publié par le février 23, 2012 dans Uncategorized

 

La conquête du monde, de Sibylle Grimbert

Triompher sans gloire. Loin de l’idée que se fait Ludovic de la réussite professionnelle. Devenir riche ; peu à peu, par palier. On suit Ludovic avec intérêt. Très vite on déchante. On s ‘aperçoit qu’il bouscule les codes de la bienséance. Les ratés accompagnent sa volonté de conquête. Historien d’abord, il devient avocat. A-t-il visé trop vite trop haut ? Sibylle Grimbert dissèque avec une remarquable minutie ce qui a amené Ludovic à dérailler. Ses remarques blessantes à l’égard d’une jeune femme lui valent remontrances et jugements rapides. Son attitude aurait probablement été différente si on lui avait porté plus de considération, si on lui avait reconnu plus de gravité. Alors, pour se venger de ceux qui ne s’attachent qu’aux apparences, il décide de se fustiger, de se saborder, de se parodier, traçant de lui un portrait-charge, amplifiant son inconstance. Maniaco-dépressif, il en veut à la société de manquer d’imagination, de gaieté, persuadé que la désinvolture pimente l’existence. Comme le note Sibylle Grimbert, Ludovic est un homme sans particularité, un personnage approximatif, doué pour presque tout, c’est-à-dire n’excellant nulle part. Il appartient à cette catégorie d’hommes pour qui le mot vocation n’a plus de sens ; qui se sentent égarés dans un monde qui ne sait plus à quel saint se vouer. Le fin mot de l’histoire pourrait être ce mot d’Oscar Wilde qui écrivait que l’ambition est le dernier refuge des ratés.

Alfred Eibel

Editions Léo Scheer, 306 p., 19 €.

 
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Publié par le février 16, 2012 dans Uncategorized

 

Les excentriques, de Michel Dansel

N’est pas excentrique qui veut. Il ne suffit pas de revêtir une tenue extravagante. Les seuls, les vrais, les authentiques sont ceux qui se démarquent du chemin tracé et emprunté par le plus grand nombre. Michel Dansel nous présente 37 cas d’excentriques anonymes qui méritent le détour. Il nous ouvre les portes d’un étrange sérail. Non seulement on va de surprises en ébahissements, mais le choix subjectif de notre auteur nous emballe déjà par ses qualités d’écriture. L’excentrique ne cherche pas à épater, il ne se pose pas ce genre de question, il est tel qu’en lui-même il ne changera pas. Attention ! L’excentrique n’est pas un malade mental. Qu’il soit homme ou femme il se démarque du train-train de la gent ordinaire. On trouve parmi eux Lou-Andreas Salomé et Pierre Loti. Michel Dansel lance un appel : « l’excentrique doit être grandiose ou ne pas être ». Parmi ceux qu’il retient on compte Arthur Cravan, Raymond Roussel, Gainsbourg, Coluche, Caligula, Howard Hugues, Charles Nodier, Restif de la Bretonne, Alphonse Allais, Gustave Mahler, âme tourmentée, que Léo Slezak a saisi dans ses moments les plus frénétiques. Chacun est porteur d’une singularité qui le conditionne. On s’étonnera peut-être de trouver parmi cet étrange confrérie le Cardinal de Richelieu. Avec ses quatorze chats, avec l’attention soutenue qu’il leur accorde, le dialogue qu’il entretient avec eux, il appartient indéniablement « à la grande famille des excentriques ». Conclusion : il est préférable d’avoir un grain que d’être assimilé à un moulin à poivre sans épice.

Alfred Eibel

Laffont/Bouquins, 832 p., 30 €.

 
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Publié par le février 16, 2012 dans Uncategorized

 

Le diable de Radcliffe Hall, de Stéphanie des Horts

De la splendeur des Charteris au Diable de Radcliffe Hall, il y a à peine un mile. Stéphanie des Horts cultive la cruauté anglaise d’une société qui vit de contorsions et d’interjections, sans états d’âme, sans introspections. On y cultive l’étonnement qui procure de la jouissance. Nous sommes en 1953. C’est Maisie Kane, dite Kitty, une américaine, qui prend la parole en héritière. On l’a surnommé « la dondon au mille milliards de dollars ». Kitty est récalcitrante, fantasque, lunatique et sadique. Un vrai personnage de Roald Dahl. Stéphanie des Horts décrit la vie de cette famille richissime dont les membres se sont faits une spécialité dans le discours décousu, de la répartie cinglante. Kitty ne rate pas une occasion d’offenser sa nourrice noire. Grassouillette, elle se voudrait craquante ; il est vrai que l’argent fait oublier la fesse un peu molle. Elle ambitionne de se lancer dans le monde, trouver un mari, étant donné qu’on arrête pas de lui répéter, surtout ne pas se complaire dans un puits de solitude. Que dirait-on d’elle en Amérique ! Elle, si riche, à s’en faire péter les neurones ! Stéphanie des Horts nous en met plein la vue, nargue ses personnages avec délectation, poussant inlassablement le bouchon le plus loin possible, joyeusement cynique quand elle arrive à les coincer dans leurs derniers retranchements. Kitty en Angleterre. Elle va peut-être trouver chaussure à son pied dans un Manderley en désolation. Quand une riche héritière rencontre un aristocrate impécunieux, au physique à la Beardsley, les calculs les plus tordus sont envisagés dans le respect des traditions. Kitty finit par épouser Chas Radcliffe qui sait qu’un aristocrate digne de ce nom se doit de vivre au-dessus de ses moyens. Le happy-end n’est pas celui auquel on pourrait s’attendre. Le lecteur grisé par tant de manœuvres en apprendra de belles dans ce roman miroir aux alouettes.

Alfred Eibel

Albin Michel, 295 p., 19,50 €.

 
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Publié par le février 11, 2012 dans Uncategorized

 

Le diable de Radcliffe Hall, de Stephanie des Horts (communiqué)

 
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Publié par le février 8, 2012 dans Uncategorized

 

Adrien Baillet : La vie de Monsieur Descartes suivi de Abrégé de la vie de M. Baillet, par Bernard de La Monnoye.

La bonne approche de la vie de René Descartes (1596-1650) : l’aborder sous l’angle d’un roman d’aventures ou si l’on préfère, l’envisager sous l’aspect d’un drôle de mousquetaire qui se serait mis à son compte. Descartes hésita longtemps sur le choix d’une occupation, se voyant plutôt militaire, tantôt mondain, bientôt retiré dans la solitude. Kléber Haedens écrivait à son propos : « il est certainement l’aventurier le plus audacieux et le plus tranquille ». Fut-il audacieux avec les femmes ? En tout cas s’il a choisi la philosophie c’est parce l’exercice de sa pensée est l’occasion qui lui cause le plus de plaisir. En 1617, il s’engage comme volontaire dans l’armée de Maurice de Nassau ; en 1619 dans celle de l’électeur de Bavière ; en 1621 dans celle du comte de Bucquoy. En 1629, afin de n’être dérangé par personne, il se rend en Hollande où il restera vingt ans. Homme de terrain, homme de méditation. Comment ne pas l’imaginer en homme de rendez-vous secrets si l’on observe attentivement le portrait qui fit de lui Franz Hals : la tête découverte, vue de trois quart, vêtu d’un manteau noir, un grand col rabattu et tenant un chapeau à la main. Adrien Baillet (1649-1705) prêtre et savant français prit Descartes en filature, faisant preuve d’une remarquable érudition ce qui ne l’exempte pas de quelques erreurs. Mais foin de détails, une fois engagé dans cet énorme ouvrage on y découvre des merveilles. On a dit de Baillet que son style était fort négligé. Certes, ce n’est pas le style du Grand Siècle ; qu’importe, le lecteur familier de la langue du XVIIème siècle s’y retrouvera sans difficulté. Ne s’attachant pas au bretteur, Adrien Baillet souligne qu’une des grandes règles de Descartes est d’obéir aux lois et aux coutumes ; insistant sur son désintéressement, sa pondération, sa sagesse, sinon sa mansuétude. Le doute appartient à la panoplie cartésienne. Descartes va jusqu’à remettre en cause son propre raisonnement, ce qui a fait dire à Bayle qu’il est un inventeur de conjectures « que l’on suit ou que l’on quitte selon que l’on veut chercher tel ou tel amusement de l’esprit ». Ce qui embarrasse Descartes : son excellente réputation. Trop d’amis, trop de temps perdu, trop de remords d’avoir perdu tant de temps à écouter les fâcheux. Descartes reste en toute circonstance un non conformiste. L’essentiel de sa méthode se résume par ses simples mots : intuition et déduction, reposant sur l’évidence, comme critérium de la vérité.

Alfred Eibel

Editions des Malassis/Editions des Equateurs, 1064 p., 45 €.

 
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Publié par le février 3, 2012 dans Uncategorized