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Archives d’Auteur: Olivier Eyquem

Dictionnaire de l’humour juif, de Adam Biro

L’humour juif, son étendue, ses variantes est présenté par Adam Biro dans ce dictionnaire passionnant et de poids. Familier de la langue allemande j’ai entendu raconter des histoires juives en allemand pour la plupart qui avaient de quoi surprendre par la chute non sans extravagance. Ces histoires pétillantes, cruelles, stupéfiantes m’ont toujours semblé, à tort ou à raison, perdre leur âme traduites en français. Il y manque la gestuelle, la modulation de la voix, une façon particulière de faire les gros yeux. Déjà le mot witz qui couine en allemand perd de sa force traduit en français devenant « mot d’esprit ». Après la guerre, séjournant à Vienne, fréquentant les cabarets dont le Simplicissimus où se produisaient des acteurs d’origine juive attachés au très sérieux Burgertheater, équivalent à la Comédie française. Sous la férule de Karl Farkas, farceur d’une rare drôlerie, ils racontaient des histoires juives en dialecte viennois. De quoi frémir, des farces terribles, des vacheries à n’en plus finir, des bobards entre juifs pour s’imposer, des histoires comme celles racontées dans ses livres par Cyrille Fleischman (1942-2010) écrivain et avocat que j’ai bien connu et dont j’appréciais les histoires joliment rudes. Adam Biro note que « l’humour juif est caractérisé par l’impertinence, par le manque de respect devant toutes les autorités administratives, étatiques ou spirituelles ». Karl Farkas se donnait à fond dans l’autodérision. Quant à un autre Viennois, Helmut Qualtinger, grand comique devant l’Éternel, il était capable, disait-on dans un de ses cabarets préférés, de faire rire à gorge déployée son public en lisant des passages de Mein Kampf.

 

 

Alfred Eibel

Editions Plon, 785 p., 25 €

 

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Publié par le novembre 16, 2017 dans Uncategorized

 

MATULU. JOURNAL REBELLE (1971-1974). Annotation établie et présentée par François Kasbi.

Grâce à François Kasbi ces pages d’un passé révolu font à nouveau parler d’elles. C’est un navire qui file à belle allure.

Je me souviens de Paul Bowles circulant en limousine au centre de Tanger.

J’ai bien connu Frédéric Prokosch à Paris et au Plan de Grasse ayant lu tous ses livres.

Je me souviens de Kleber Haedens (quelle santé !) observateur attentif des écrivains du XVIIe siècle.

Je me souviens de Patrick Grainville alors professeur de lettres à Sartrouville capable de faire aimer Saint-Simon à ses jeunes élèves.

Je me souviens d’Albert t’Sterstevens à qui je rendais visite tous les dimanches à son domicile de l’Ile Saint-Louis. Il me parlait des classiques du XVIIe siècle, leurs fautes d’orthographe, de syntaxe, leur ponctuation fantaisiste.

Je me souviens de Roger Judrin, de nos longues promenades dans la forêt de Compiègne.

Je me souviens de René Etiemble, ses livres, notre correspondance.
Je me souviens de Georges Perros, de nos randonnées en moto à Douarnenez après avoir dégusté des crêpes au sucre.

Je me souviens de Jean-Pierre Martinet, critique attentif, sensible ; je me souviens de nos escapades alternant troquets et littérature.

Je me souviens de Roger Caillois chez lui cerné par ses livres.

Je me souviens de Bernard Delvaille grand connaisseur de la poésie française depuis son origine.

Je me souviens de Gabriel Matzneff, de nos multiples rencontres, de ses libres propos.

Je me souviens du sombre Alexandre Vialatte et de Jean Dutourd si coopératif, si amical, si plaisant, se moquant de lui-même.

Je me souviens de Michel Perrin, de nos longues conversations sur le jazz.

Je me souviens d’avoir suivi Michel Déon jusqu’à Spetsai.

Je me souviens de mes rencontres avec Paul Morand, peu loquace, attentif, parole tenue.

Je me souviens de mes nombreuses rencontres avec Léo Malet à la terrasse des Deux Magots ; de Pol Vandromme à l’étroit à Charleroi.

Je me souviens de mes rencontres à table avec Michel Lebrun.

Je me souviens d’une tournée le soir à Lausanne avec Jacques Chessex de tavernes en estaminets et autres bistrots.

Je conserve un bon souvenir de Félicien Marceau à son domicile entouré d’œufs en plâtre, en porcelaine, en bois et en métal.

Je me souviens du plus paresseux des écrivains Robert Levesque. J’apprécie particulièrement ses chroniques dans la NRF.

Je me souviens d’Yves Martin, de nos déjeuners dans un restaurant italien de la rue Marcadet
Je me souviens de mes rencontres avec Jacques Laurent à propos de Caroline chérie, d’Un caprice de Caroline chérie sans oublier évidemment Les corps tranquilles.

Je me souviens de mes nombreuses visites au domicile de Julien Green.

Je me souviens de Jean Grosjean, ses récits en prose : La reine de Saba, Clausewitz, Ponce Pilate. Je me souviens de sa traduction du Coran et de m’avoir recommandé aussi Les mémoires du Kronprinz.

Je ne veux pas oublier quelques critiques de qualité tels que Eric Lestrient, Alain Clerval, Claude Schmitt, Jacques Lourcelles.

Je me souviens d’avoir côtoyé Roger Vailland lors de projections privées et dans un bistrot proche de l’Arc de Triomphe.

Je ne peux oublier Georges Borgeaud son escarcelle débordant de cancans.

Tant de souvenirs m’ont traversé que j’en oublie certainement.

J’en suis désolé. Le lecteur les retrouvera dans Matulu.

Alfred Eibel

Editions de paris Max Chaleil, 478 p., 20 €

 
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Publié par le novembre 14, 2017 dans Uncategorized

 

Une lettre de Bernard Eisenschitz sur « Fritz Lang »

Cher Fred,

Ton Fritz Lang est un beau témoignage. On ne peut pas te reprocher de montrer les faiblesses de Lang, ou de le montrer diminué, empêché de travailler qu’il avait été avant de ne plus en être capable. Tu le fais avec une affection réelle, et ton ironie est légère. Tu n’apportes en aucun cas de l’eau au moulin des dénigreurs systématiques, allemands en général, qui ne pardonnent pas à Lang de scénariser ses souvenirs -comme s’il avait déposé sous serment devant les interviewers-, mais en fait surtout d’avoir claqué la porte à l’Allemagne nazie dès les premiers mois, à défaut des premiers jours.

Et je retrouve avec plaisir ton écriture vagabonde, progressant par associations d’idées, par coq à l’âne, par référence culturelles inattendues et toujours pertinentes. Je me souviens de ta note sur l’orientalisme dans Présence du cinéma (peut-être à propos des Aventures de Hadji ???), dont l’idée reparaît ici. J’aime aussi l’évocation de Howard Vernon, toujours présent et toujours discret… moins bien sûr celle de Lotte Eisner, plus fine que tu ne le donnes à penser, même si je comprends qu’elle ait très mal réagi, dans la position désespérée où elle s’était mise elle-même en face de son grand homme.

Je ne suis pas sûr d’être d’accord sur la place majeure que tu attribues à la Harbou dans la vie de F.L. Elle mérite sûrement une réestimation, plus qu’une réhabilitation partielle, pour sa capacité comme écrivain à utiliser des éléments mythiques anciens ou modernes, à fournir à Lang un socle pour élaborer sa dramaturgie démoniaque. (J’ai lu un intéressant livre de la fille d’Ayi Tendulkar sur son père, où Thea est bien sûr très présente).

Mais la correspondance (platonique) de Lang avec les dames Rosé, ce que dit de lui la fille de Gerda Maurus, suggèrent d’autres attachements très profonds et durables.

Je m’arrête là. Juste une curiosité : Carl de Vogt jouant l’ermite dans le Tombeau, l’as-tu trouvé dans mon livre ? Sinon, où ? Je ne l’avais vu nulle part et étais assez fier de l’avoir découvert, au hasard des feuilles de service de la production.

Bref, merci, ton livre m’a intéressé et donné beaucoup de plaisir.

Amitiés,

B.

(Bernard Eisenchitz)

 
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Publié par le novembre 14, 2017 dans Uncategorized

 

Trois personnes en forme de poire, par Suzanne Azmayesh

On est toujours la poire de quelqu’un, bonnes pommes, prête, n’est-ce pas à se prévaloir des métiers d’autrui. Emiline essaie d’écrire, n’y arrive pas, à l’affût de la renommée, fantasme sur un acteur. La belle Victoria Belles a peu de talent, suffisamment pour jouer des coudes, néanmoins entourée d’un commandeur des plaisirs sensuels. Elle tente de se montrer peu farouche. Il lui faut simuler son énergie. La voilà embrigadée dans des soirées toniques et toxiques. Madeleine actrice de seconde zone a jeté sa gourme, cherche le moyen de parvenir. Ne s’adresse pas toujours aux bonnes personnes, tombe sur un tocard, sur un égocentrique remuant comme un fœtus de bébé, au sein d’un conglomérat d’égoïstes, d’artistes du ressentiment, de jaloux émoustillés légèrement ivres, de fumistes, d’usurpateurs changeant de point de vue comme de chemise à la recherche de satisfactions sexuelles, bluffeurs, sans parler d’une multitude abusant de la confiance d’autrui. Comment s’y retrouver dans ce mélange confus quand on n’a que sa joliesse pour tout bagage ? Des dialogues bien marqués, des scènes burlesques, des situations entre normalité, démence, et vulgarité, dans un monde de fripouilles friquées parfaitement mis en scène par Suzanne Azmayesh.

 

 

Alfred Eibel

Editions de l’Age d’Homme

219 p., 18 €

 
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Publié par le novembre 2, 2017 dans Uncategorized

 

Le Chasse-Avant de Christine Marquet de Vasselot

C’est ici racontée l’histoire d’un doute, d’une coïncidence, d’une âme unie à un autre corps, et comment le passé se manifeste à travers le présent. En 1999 Aude vient d’emménager dans l’atelier de Martin, photographe, ami de longue date. Peut-on croire celui-ci quand il déclare être la réincarnation de Salomon de Brosse architecte célèbre du XVIIe siècle ? La jeune Aude se persuade que Martin est atteint de désordres mentaux. A-t-on jamais rencontré un homme qui fait instantanément songer à une figure du passé ? Et si la réincarnation avait quelque fondement ? Et si le fameux Salomon avait été coupable d’une inclination inaccoutumée ? Le timbre de sa voix pourrait-il être celui de son ancêtre ? Christine Marquet de Vasselot, dotée d’une fine écriture, nous propose une sorte de décalcomanie du Paris au XVIIe siècle aux silhouettes indistinctes. Est-on en présence d’une série de phénomènes psychiques permettant les interprétations les plus audacieuses ; d’une vision libérée du contrôle de la raison ; d’un événement étonnant et admirable se produisant contre toute attente ? On se garde de privilégier une position plutôt qu’une autre. Christine Marquet de Vasselot cherche évidemment à nous surprendre et à nous dérouter quoique le mystère soit levé. L’est-il vraiment ? Roman passionnant qui amène le lecteur à remonter le temps ; peut-être à se découvrir une filiation inattendue. Sait-on jamais.

 

Alfred Eibel

Editions de l’Archipel

256 p., 20 €

 
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Publié par le novembre 2, 2017 dans Uncategorized

 

Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet d’Alfred Eibel

Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet est une biographie conduite avec beaucoup d’entrain et de nostalgie. Alfred Eibel ouvre une brèche dans la mémoire, permettant à la lumière d’y pénétrer et d’éclairer la vie de Jean-Pierre Martinet, un grand écrivain français de la seconde moitié du XX e siècle. En effet, retourner sur les lieux de la mémoire est non seulement un moyen de retrouver le passé, mais aussi un moment fort, d’intimité et de recueillement. Sur ces lieux où se croisent les lignes de force et les lignes de faiblesse de vies nouées par l’amitié, Jean-Pierre Martinet renaît de ses cendres, tel un sphinx grâce à « Fred», comme il l’appelait dans leur correspondance. Toujours fidèle à lui-même, Alfred Eibel rebrousse chemin à la recherche du temps perdu qu’il a passé avec son compagnon de jeunesse.

Les chats, les clochards, les prostituées, les vieilles femmes renfrognées et les rires déchaînés des deux compagnons ; un récit raconté d’une seule traite, dans un style pétillant et fluide, maniant les clins d’œil et les glissements d’un point de vue à un autre. La voix d’Alfred Eibel cède la place à celle de Jean-Pierre Martinet, dans un jeu de passe-passe, abolissant les frontières entre le passé et le présent. Le discours produit une sorte de dynamique entre le monde des absents et celui des vivants, attestant de la situation contradictoire de la littérature, ce «piège à la con», qui resserre les nœuds entre fiction et réalité.

Les randonnées nocturnes et les rencontres avec des gens du quartier, de la ville ou d’ailleurs ; les visages réels qui ont alimenté l’univers romanesque de Jean-Pierre Martinet et qui hantent le récit d’Alfred Eibel, refusent de quitter notre monde. Le texte d’Alfred Eibel nous ouvre la perspective d’une immersion dans les profondeurs de la conscience, afin de réconcilier la mort et la vie. Ce livre est, enfin, un grand témoignage d’amour et d’humanisme de la part d’un Français cosmopolite.

Rym Sellami

Editions des Paraiges , 114 p.,13 €

 
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Publié par le octobre 31, 2017 dans Uncategorized

 

« Jean-Pierre Martinet ou le vol d’Icare » (Analyse de La somnolence, de Jérôme de Jean-Pierre Martinet)

Rym Sellami plonge dans les profondeurs d’une œuvre complexe aux multiples strates. Pour bien situer son action, elle précise que cette œuvre « ressemble à une barque qui traverse ses enfers ».

Obligés de vivre dans un monde possible, les personnages de Martinet sont cantonnés dans un monde impossible, expulsés du monde des vivants. Dans La somnolence, l’âme errante de Martha Krühl, femme sur ses vieux jours, se perd en raisonnements déraisonnables, sans détours, sans courbes irrégulières. En prenant en compte la parole de Flannery O’Connor (1925-1964), « mon mal vient de loin », on comprend que chaque personnage de Martinet n’est qu’un « corps souffrant, corps handicapé qui reflète une expérience douloureuse ». Est-ce un cri vers une existence normale ? Est-ce à dire qu’ils trouvent à redire sur des vétilles ? À s’agiter dans un lieu pour ne plus en sortir ? Pas même.

Les personnages de Martinet sont condamnés à frapper du pied sur le sol. Pas de hasard, pas d’aventure, pas de sourire au pied de l’échelle. De l’amertume, du venin, un ramassis de bas étage. Franchir les interdits, se complaire dans la fange, faire bouillir la marmite des sentiments humains, forcer les traits de son visage, prendre des attitudes outrées, des gestes affectés. Ce n’est pas tout. Provoquer le plaisir sexuel, créer une atmosphère de fête foraine minable, forme inédite du Radeau de la Méduse supportant des corps gélatineux.

Ainsi que le souligne Rym Sellami, les personnages de Martinet prennent des risques, s’aveuglent, se retrouvant en chute libre. Rym Sellami  détaillant chaque partie, ses analyses font corps avec Martinet. Tout ce qui est atteint est détruit, a écrit Henry de Montherlant. Précisément, l’œuvre de Martinet reste en carafe. Ses personnages piaffent, ronde de nuit qui s’éternise, damnés devant l’Éternel.

Il y a chez lui la volonté de désacraliser les situations, ce qui le rapproche de Gottfried Benn (1886-1956). En lisant avec la plus grande attention La somnolence, Jérôme, des passerelles pourraient rejoindre les rivages de L’irruption des marges de Ludwig Hohl (1904-1980), un écrivain sans compromission qui a préféré vivre dans une cave à Genève. Pouce !(1)

[1] Cet article sera publié dans la presse universitaire lors d’un colloque international  sur Le mythe dans la pensée contemporaine.

Alfred Eibel

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Publié par le octobre 21, 2017 dans Uncategorized