RSS

Archives d’Auteur: Olivier Eyquem

L’Algérois, d’Éliane Serdan

Des confessions, une suite d’indécisions, des bruits diffus, des nostalgies, des inquiétudes qui se meuvent en théâtre d’ombre, agitent les personnages de ce roman, qui reconnaissent leurs faiblesses, leurs torts, face à une nature immobile, qui les plonge dans un état pathologique caractérisé par la lassitude. La vie semble tenir à un fil ténu comme un poème de Jean Follain. Nous sommes en 1962. C’est alors qu’apparaît devant Marie, Pierre, et bien d’autres, un garçon rentré d’Algérie, qui va, comme au bowling, s’adonner à un jeu de quilles avec une perversité inconnue de ce village habitué à la lenteur. Le jeune homme se nomme Jean Lorrencin. Il a de la prestance, est cultivé, a fière allure ; en deux mots, c’est un beau mec. Voilà Marie qui émerge pour de bon face à un personnage issu d’un vaudeville qui apparaît aux moments les plus inattendus. Peu à peu on apprend qu’il est fiché extrême droite, qu’il a bonne mémoire : Maréchal, nous voilà !, lecteur assidu de Je suis partout. Dans ce domaine, il en surprendra plus d’un. Construit à la façon d’un roman à énigmes, dans un style constant, régulier, il laisse au lecteur le soin d’y voir plus. Éliane Serdan a créé ce qu’on pourrait appeler le roman du doute, selon les circonstances.

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 144 p., 15,90 €.

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

William R. Burnett : Underwold. Roman noir

Tout le monde est corruptible. À condition d’y mettre le prix affirmait Lucky Luciano à la fin de sa vie. Ce sont des personnages de ce type, gangsters affirmés, que W.R.Burnett (1899-1982) met en scène, se mettant à leur place comme s’il était un des leurs, dans un cadre qui rappelle la tragédie grecque. Ses personnages n’en ont rien à cirer de l’ordre établi en Amérique. Leur vision du monde est liée au système capitaliste ; le crime est un business comme un autre. Il s’agit de professionnels que décrit W.R.Burnett du temps de la Prohibition des années 30. Ce sont des conquérants au sein d’un Chicago qui ne cesse de se métamorphoser. Toujours sur leurs gardes, ils savent qu’un coup de fil peut leur sauver la vie ou la détruire. En dépit d’une technologie de pointe au service de la police, qui ne cesse de se perfectionner, les gangsters italo-américains savent que cette science ne peut triompher éternellement, face à des impondérables, à des comportements absurdes ou face à un détail insignifiant qui grippe la machine. Pourritures vivantes si l’on veut, un concurrent est d’abord une connaissance, ensuite un ennemi, puis un homme mort. Mon œuvre, déclarait W.R.Burnett, n’a rien de jubilatoire. Elle n’exalte ni le libéralisme, ni l’antilibéralisme. Elle correspond à ma vision du monde, ajoutant qu’il possède la bonne manière de saisir la réalité. Voyez les films tirés de ses romans, Le petit César, Asphalt Jungle. Lisez ses autres romans et vous comprendrez qu’il s’agit d’un véritable écrivain et non d’un fabricant de polars.

Alfred Eibel.

Gallimard / Quarto, 1120 p. 53 documents, 28 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

Il ne suffit pas de lire, Les aphorismes de Karl Kraus, présentés et traduits de l’allemand par Alfred Eibel. Éditions Klincksieck, février 2019

L’œuvre littéraire de l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) est mal connue en France. Peu de traducteurs se sont aventurés à l’exercice de médiation qui relève de l’art entre la si particulière langue viennoise des XIXe-XXe siècles et la langue française. De surcroît, les tentatives faites pour rendre possible dans l’espace linguistique français la connaissance de celui que son contemporain Musil rangeait dans la catégorie des « dictateurs de l’esprit », se sont heurtées à la matière même de l’œuvre faite de questionnements incisifs incitant à la réflexion sans jamais conclure.

Parmi les écrits de Karl Kraus, ses nombreux aphorismes demeurent l’élément-clé de l’œuvre. Avec Il ne suffit pas de lire, Alfred Eibel, lui-même d’origine viennoise et traducteur de nombreux auteurs, présente ici avec talent la traduction d’un certain nombre d’entre eux, nous précisant d’emblée que l’homme est infréquentable. Pamphlétaire redouté, il déteste ses contemporains, ne supporte pas la critique, pourfend impitoyablement la société viennoise et les compromis de ses confrères de la presse inféodés au pouvoir de l’argent. Il propose une perception toute personnelle des femmes qui ferait hurler de rage les féministes bon teint de notre société contemporaine : « Chez la femme, rien n’est impénétrable sauf sa superficialité », ou encore : « Quand la femme s’attend à un miracle, il en résulte un rendez-vous manqué. Par manque de ponctualité ».

Tel Diogène haranguant les foules avec cynisme, Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques où ses aphorismes déclamés dans l’instant trouvaient la place de choix au bon moment. De quoi décupler la difficulté de traduction car il convient alors d’en retrouver toute l’inspiration et toutes les harmoniques. C’est sans aucun doute ce qu’a vécu Alfred Eibel dans cette expérience où il importe de « surprendre les insinuations » sans pour autant que la traduction soit plus claire, plus intelligible que l’original. Sans oublier aussi la célèbre définition donnée par Karl Kraus lui-même de ses aphorismes qui ne sont, au choix et en même temps, que des « vérités à demi » ou des « vérités et demie ».

Loin des « bons mots » consistant à en faire des vérités, les aphorismes de Karl Kraus sont parfois à rapprocher des syllogismes, aveux et anathèmes conçus par Emil Cioran dans le silence et la solitude de sa chambre de la rue de l’Odéon, pris dans un univers instable, dans un ensemble sans solution, irrésolu.

Un recueil de sentences sans thème précis dont le lecteur appréciera la vivacité autant qu’il percevra la promptitude de l’esprit de Karl Kraus, mais aussi toutes ses contradictions. À la condition d’en privilégier une lecture sélective et dans le temps, plutôt qu’in extenso.

Catherine Distinguin.

 
Poster un commentaire

Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

Maxime Dalle : « Itinéraire au crépuscule – Belfast, Jérusalem, Bagdad »

En Irlande, l’opposition entre catholiques et protestants ne semble jamais prendre fin. Il s’agit en fait d’une guerre civile avec ses arrestations, ses incarcérations, ses massacres et ses tortures infligées par une Grande-Bretagne gourmande. Et nous sommes en 1916 ! Mourir dans ses bottes, disait John Ford. Pour Maxime Dalle plutôt qu’un simple itinéraire, c’est un voyage en des lieux saints, dans un esprit de dévotion, comme c’est le cas à Jérusalem.

Assoiffée de spiritualité, Sainte Thérèse d’Avila, dans son Château intérieur, exprimait le cheminement de la grâce dans les demeures de l’âme. C’est bien ce que cherche Maxime Dalle en allant à Jérusalem non pas en touriste, mais pour sauver sa foi plus que son baluchon. Écouter les pas antiques, s’isoler du monde extérieur, silence et méditation, sans mise en scène. Rien n’est simple puisque la simplicité semble aujourd’hui bannie. Parvenir à cette progression spirituelle dont parlait Patrice de la Tour du Pin (1911-1975), c’est bien cela que Maxime Dalle poursuit dans ses déplacements, ses notes tendues vers l’essentiel qui est l’essence même des choses. Loin d’une Europe qui fait sa mijaurée, le voilà à Bagdad où l’on tente désespérément de sauver les meubles de la chrétienté qui n’est pas seulement en danger, mais sur le point d’être éliminée de la région. Pour les chrétiens, l’espace se réduit de jour en jour. On suppose qu’il n’était pas nécessaire de préciser que nous sommes loin du Voleur de Bagdad de Raoul Walsh ainsi que de Caravan de Duke Ellington.

Alfred Eibel

Éditions du Rocher

155 p – 14,90 € .

 
Poster un commentaire

Publié par le mai 10, 2019 dans Uncategorized

 

Les gens de La Clairière, de Régis Rivald

S’agit-il d’un structuralisme littéraire ? En tout cas la distance que s’impose l’auteur, les journées dont il rend compte, forment une suite de constats obligeant le lecteur à prendre acte, à entrer dans le roman en intrus. Départ d’une famille en vacances à La Clairière, une maison de campagne isolée dans la forêt. Pour les enfants, La Clairière est un terrain de jeux. La végétation est une surface limitée par une circonférence. Au fur et à mesure que les jours passent, les choses, les affaires, les antagonismes se font jour. Autres lieux, autres mœurs. « À force de silence extérieur, on entend les bruits internes de la terre ». Une terre qui se sent dérangée. Les vacanciers se tournent vers une existence supposée première. Ils se sentent sans frein, en désir, en cruauté, en vertige. Ils n’arrivent pas à percer ce qui ressort à des rites liés à la nature. Des doutes surgissent, une nostalgie imprécise s’insère dans les esprits des vacanciers. On les dirait débarqués sur une île déserte. Le subconscient fait des siennes. L’imagination se débonde. Une idée apparaît et disparaît pour laisser place à une nouvelle improvisation. Orages, perturbations, atmosphère violente, un monde réinventé se substitue au monde habituel des vacanciers. « La soudaineté toujours là / Depuis l’immémorial oubli/ Pas plus que le contact de l’air », écrit Christian Bachelin. Le ciel développe chaleur et d’étranges clignotements. Toute cette histoire a l’aspect d’un conte. Et c’est la raison pour laquelle le livre, comme tombé du ciel en 1971, enflamme le lecteur comme une lumière vive qui s’échappe du sein des nuages. Et par on ne sait quel tour de passe-passe fait disparaître par la même occasion l’auteur poussé on ne sait comment dans l’oubli.

 

Alfred Eibel.

Préface d’Éric Dussert

Buchet-Chastel, 205 p. 15 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le mai 3, 2019 dans Uncategorized

 

Patrice Delbourg, Les désemparés

53 portraits d’écrivains français qui ne savent plus que dire ni que faire, décontenancés, déconcertés. Tous à la recherche d’un auvent pour se protéger. Ils ont vécu tant qu’ils pouvaient mais pas forcément longtemps. Des réprouvés, des vies fichues à une époque bénie où l’on pouvait encore gueuler sans se faire engueuler. Sûr, des têtes de cochon mais témoins hors pair. Ne sont-ils pas tous au bout du rouleau ? Au hasard Félix Fénéon qui pousse le lecteur à mettre le nez dans la crotte. Pierre Reverdy soudain avec son Livre de mon bord. Un autre proclame : Qui n’est insolent n’est pas solvable. Charles-Albert Cingria chipant une pomme dans un jardin tout en réfléchissant aux enluminures d’un vieux manuscrit. On tourne la dernière page d’un livre et l’on s’aperçoit qu’il est mort trop jeune. Georges Fourest : « La moustache était fine et son âme loyale ». Rapprochez-vous du canal Saint Martin pour lire Eugène Dabit. La raison, dit Benjamin Fondane, une prétention sans borne. Prenez le cas de Jacques Rigaut : rigoureusement hostile. Benjamin Péret écrit : Je sublime. Louis Brauquier est agent des Messageries maritimes. Jacques Perret, « un aventurier en bretelles » nous affirme Patrice Delbourg. Tenez, Malcolm de Chazal : « La pierre n’entend battre son cœur que dans la pluie ». Henri Calet qui nous fit tant pleurer. Raymond Guérin apprécié de Jacques Laurent. N’omettons pas les chiquenaudes de Louis Scutenaire. André de Richaud : « La solitude me mordait jusqu’au sang ». Ne manquez pas André Hardellet, me répétait sans cesse Pierre Drachline. Paul Chaulot : « Je dois répondre / D’un poème / Comme un verre / De sa transparence ». Et voici Jacques Prével : « Enfant je me suis étonné / De me retrouver en moi-même ». Je n’ai pas fini. Que de poètes réunis autour d’un brasero. André Maude silencieux assis sur une chaise à l’entrée d’un immeuble. Tant d’écrivains à corps perdu perdant leur corps ! Par exemple, André Frédérique, lucide jusqu’au suicide. Des rebelles sans cause sauf l’écriture. Et puis il y a le dur désir de durer qui dérobe à la foule ce qu’elle ne voit pas. Il faut s’appliquer à voir, en compagnie de ces écrivains aux itinéraires compliqués. C’est à vous !

Alfred Eibel.

Le Castor Astral, 306 p. 11,90 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 25, 2019 dans Uncategorized

 

Pierre Klossowski, Sur Proust

Peut-être faudrait-il lire Le bain de Diane de Pierre Klossowski (1905-2001) pour comprendre sa manière de pénétrer l’œuvre de Marcel Proust. Entrer très avant, percer le cœur de l’écrivain, descendre dans ses profondeurs, comprendre, saisir, ramener à soi sa vision intérieure. Il y a, quoi qu’on en dise, chez Marcel Proust, depuis l’enfance, ce qui n’a jamais cesser de le remuer, l’œuvre de Charles Perrault à laquelle il semble vouloir revenir à travers ses figures obsessionnelles, à sa « rhétorique spiralante », lorsque reprenant le passé, Marcel Proust lui confère un mouvement nouveau en harmonie avec l’œuvre en train de se construire, une forme d’imitation, d’embellissement ou ce qui corrode la mémoire, une hantise du révolu, une forme de jubilation qui le pousse à poursuivre son chemin sachant que la vie s’écoule irrémédiablement. Assistant si l’on ose s’exprimer ainsi avec une patience de chartiste au lent épanouissement d’un parterre de nénuphars sur un étang immobile. Pierre Klossowski se veut encerclé par cette œuvre qu’exprime autrement Georges Perros : « À partir d’un certain degré d’attention, le langage « lange » l’homme, le « borde », le « rattrape ». Klossowski s’est laissé volontairement engloutir par les sables mouvants d’À la recherche du temps perdu pour en ramener les instants privilégiés. C’est en cela que la tentative de Pierre Klossowski porte son originalité. La question qu’il faut se poser : l’œuvre de Marcel Proust ne tient-elle pas également à l’oisiveté d’une partie de la vie de l’écrivain, à sa maladie et à son indéniable souffrance ?  

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 144 p.15,90 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le mars 18, 2019 dans Uncategorized