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Archives Mensuelles: décembre 2013

Choix divers

Le chien chien à sa mémère, d’André Baillon.

André Baillon (1875-1932) observe, se soumet aux choses, les quitte, détaille, particularise, impose la part burlesque des tragédies. Douze poursuites hors d’haleine. On passe d’un pot de fleurs qui gémit, au soldat à la recherche d’une femme grasse ; d’une Boule-de-Suif de province, au chien qui hennit, puis au poulet qui est un chat. Brusquement André Baillon lâche la bride à son style, puis freine. Il est l’inventeur du micro-trottoir des émotions, ce qui n’a rien d’étonnant. Sa vie déjantée est une série de défaites, un peu comme on enfile des perles.

Alfred Eibel

Éditions Finitudes, 144 p. 14,50 €.

Le territoire du crayon, de Robert Walser.

Orfèvre de proses brèves, Robert Walser (1878-1956), un des grands écrivains de langue allemande, transfigure le quotidien, s’amuse de tout, naïf et conscient, joyeux mais sérieux, habitué à saisir l’impalpable, accoutumé à sauter les obstacles narratifs. Il oblige le lecteur à se pencher sur les riens d’un jour, sur le mystère des banalités, sur les causes aux effets inattendus, situés loin de la cause imaginée. La préférence, dit-il, va à ce qui n’est pas ardu, pas trop délicat à dire, sans aller vers la facilité. 77 textes délectables.

Alfred Eibel

Éditions Zoé, 441 p. 18 €.

Livre de rentrée. Mini-choix de Valeurs.

Brouillard, de Jean-Claude Pirotte.

Jean-Claude Pirotte, à ses débuts, avec une régularité de métronome, s’échappe de l’univers clos qu’est la société. La liberté est sinueuse, elle a un prix. Le narrateur de Brouillard, prisonnier du cancer, tente de reprendre la main sur son passé. Classer ses souvenirs. Faire paraître les petits faits quotidiens plus gros qu’ils ne sont, les filtrer, les charger de poésie, des bribes de vie happées au hasard.

Ses maladresses, ses mauvaises fréquentations, son mariage obscur, ses malaises, tout mérite d’être signalé dans ce tohu-bohu de souvenirs rassemblés à la sauvette. « C’est un bonheur de se procurer son propre étonnement ». La tâche du poète, se laisser surprendre, mettre au net les fractions d’épaves qui remontent à la surface. Pirotte évoque le « nouveau siècle qui déjà se démantibule ». Il est temps de sauver les livres qui l’inspirent.

Alfred Eibel

Le Cherche-Midi éditeur, 144 p. 13,50 €.

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Publié par le décembre 30, 2013 dans Uncategorized

 

Toutes les nouvelles, de Jean Forton.

 Ces bisbilles qui se mettent en travers de la vie créent des situations insoutenables, des querelles de famille. Jean Forton excelle dans le registre des conflits, dans la fragmentation des souvenirs. On finit par s’attacher à cette ribambelle de provinciaux, un peu nigauds, un peu pingouins. C’est avec un plaisir non dissimulé que Forton les épingle joyeusement faisant scintiller leur vision étriquée du monde. On glisse d’un reproche à un semblant de charité chrétienne. Forton sous son jour le plus accompli.

Alfred Eibel.

Finitude, 270 p., 21 €.

 

 

 

 

 

 
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Publié par le décembre 30, 2013 dans Uncategorized

 

Joe Privat, le frisson de Paname, de Claude Dubois

Une biographie qui fait battre le cœur de Paris sur un rythme d’accordéon. Dès l’âge de 13 ans, Joe Privat fait souffler son instrument, enchaînant bals musettes, bals de campagne, brasseries, dancings et troquets sombres. Celui qu’on appelait « le fiston de Paname » sait faire entendre ce que les mots ne peuvent exprimer. Le public tremble, les femmes se mettent à gigoter, les poulettes faciles se tournent vers leur micheton dans l’attente de leur petit cadeau, Claude Dubois fait danser sa prose, s’engouffre dans les lieux publics, accompagne Joe Privat à la manière d’un impresario qui veille sur son poulain, nous prend par la main, nous entraîne dans des cabarets bourrés de truands, de caïds tirés à quatre épingles, de la rue de Lappe à la Villette. Claude Dubois n’a rien à envier à Ange Bastiani ou à Auguste Le Breton. Il maîtrise le clavier de la langue verte dans ce livre imbibé de passion, toujours aux premières loges pour ne pas rater une note du grand Jo. Son instrument est le réconciliateur d’une époque qui lentement s’effrange. « Nous vivons dans un temps en perpétuelle avance sur lui-même » écrit Claude Dubois. Joe renouvelle son programme. Passe de la valse musette à la musique tzigane, s’inspire des joyeusetés de Dizzy Gillepsie et d’autres musiciens de jazz, conscient que pour dure il faut oublier ses jeunes années. Quant aux coups de dés des voyous, jamais ils n’aboliront le hasard. Clap de fin en chanson : « Le voyou est un oiseau rebelle / Que nul ne peut apprivoiser… / Et c’est bien en vain qu’on l’appelle / S’il lui convient de refuser… ». On murmurait que Joe Privat a été le musicien le plus populaire de la pègre.

Alfred Eibel

Les Éditions de Paris Max Chaleil

164 p., 16 €.

 
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Publié par le décembre 30, 2013 dans Uncategorized

 

Le Jardin des paradigmes, de Michel Mourlet

Mini choix de Valeurs

 Autour d’André Le Nôtre (1613-1700) Michel Mourlet présente le texte complet du scénario dialogué d’un long métrage de docufiction appelé L’Ordre vert. Page de gauche, ses commentaires ; page de droite mise en scène et dialogues. L’ensemble à la manière de Pirandello. Les personnages, s’ils ne sont pas en quête d’auteur, n’en mélangent pas moins la part des comédiens aux commentaires de l’auteur, proche de Fontenelle, par qui tout s’explique avec les lumières de la raison. Mourlet en profite pour réunir des extraits de ses œuvres précédentes. Elles tournent autour de l’axe représenté par l’idée de jardin, par Louis XIV-Le Nôtre. Il ajoute : Le Nôtre est « une sorte de Michel-Ange rustique, ample, divers profond et simple », qui sait faire rimer les éléments de la nature.

 

Alfred Eibel

 

France-Univers

156 p., 14 €

 
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Publié par le décembre 16, 2013 dans Uncategorized

 

Miscellanées

Terreur Apache, de W.R.Burnett

W.R.Burnett (1899-1982)

Une gueule qui inspire la franchise. Un regard droit, le goût de l’écriture ancré profondément, des ambitions littéraires dès son plus jeune âge. W.R.Burnett a vécu ; ce vécu se retrouve dans ses livres les plus connus : Le petit César, Dark Hazard, High Sierra, Asphalt Jungle. Si son style s’est forgé à la lecture de Balzac, Flaubert, Maupassant, Mérimée, W.R.Burnett n’a cessé de s’inspirer du théâtre antique grec. Scénariste de films célèbres, il est l’auteur de plusieurs romans westerns. Lire à ce propos la très remarquable postface de Bertrand Tavernier.

Actes Sud, 213 p., 20 €.

L’armée des pauvres, de B. Traven

Une révolution mexicaine à la française de travailleurs suant sang et eau dans les plantations d’acajou pour enrichir de riches propriétaires terriens qui s’imaginent longtemps pouvoir se tourner les pouces. La révolte grossit de jour en jour, elle met en péril le fauteuil sur lequel s’est installé confortablement le dictateur Porfirio Diaz. Ce roman inédit a été écrit en 1937. Connu en Allemagne sous le nom de Ret Marut, Traven a réussi jusqu’à la fin de sa vie à rester insaisissable, non identifiable, sans domicile fixe, tout en ayant plusieurs domiciles et la faculté de s’éclipser quand bon lui semble sans abandonner le Mexique. Sans nationalité bien définie, il déclare : « Ma patrie est où je suis, où personne ne me dérange, où personne ne me demande qui je suis, d’où je viens et ce que je fais ».

Le Cherche-Midi Éditeur, 400 p., 21 €.

Jean Delumeau : De la peur à l’espérance.

Ce volume réunit deux livres majeurs de Jean Delumeau ainsi qu’une dizaine d’écrits pour la plupart peu connus, voire inédits. Grand historien, il est devenu l’un des principaux essayistes chrétiens de notre temps. À propos d’Une histoire culturelle du péché, Pascal Ory commente : « Entreprendre conjointement une histoire de Dieu et une histoire de l’homme : la formule est forte, le projet ambitieux ».

Édition établie par Pascal Ory, Bouquins/Laffont, 1021 p., 31 €.

La Chine en dix mots, de Yu Hua.

Extraits : Leader « Le leader auquel je pense ici jouissait d’un privilège : quand il passait en revue le grand cortège de la fête nationale du haut de Tian’anmen, lui seul était autorisé à agiter la main pour saluer les masses qui défilaient ».

« […] je m’immergeai dans les narrations limpides et alertes de Lu Xun. Plus tard, j’ai écrit dans un article : « ses narrations percutent le réel avec une telle force qu’elles sont comme des balles qui traversent le corps sans s’y arrêter ». À lire absolument.  

Essai traduit du chinois par Angel Pinot et Isabelle Rabut, Babel, 331 p. 8,70 €.

 
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Publié par le décembre 9, 2013 dans Uncategorized

 

Thomas Harlan : Veit. D’un fils à son père, dans l’ombre du Juif Süss.

Qui n’a pas vu Le Juif Süss de Veit Harlan (1899-1964) devrait sans tarder se faire projeter une copie. Film antisémite tourné à l’ombre du Nosferatu du nazisme, le Docteur Goebbels, il ne peut inspirer que dégoût. Allergique au IIIème Reich, à ses sbires, Thomas Harlan le fils est pris entre sentiments filiaux, l’écoeurement que lui inspire cette affaire, et la mauvaise foi de son père qui après guerre n’a cessé de se présenter comme un artiste, la belle affaire, victime, disait-il, des pressions psychiques de Goebbels, collabo song pourrait dire Jean Mazarin, au moment où montaient vers le ciel des nuages émanant des fours crématoires. Veit Harlan cherchait la réhabilitation au prix de contrevérités, affirmant qu’il n’est pas antisémite, néanmoins marqué par les rires sardoniques des protagonistes du film. Ce qui ne l’a pas empêché, au sommet du mauvais goût, d’annoter avec une rare conscience professionnelle le Faust de Goethe. Thomas Harlan écrit : « Mon père était un grand homme. Il avait abandonné sa grandeur derrière lui. » Acquitté deux fois par les tribunaux, faute de preuves suffisantes, Veit a poursuivi sa carrière de cinéaste s’efforçant de faire oublier le marionnettiste qu’il a été. Il idolâtrait sa femme Kristina Säuderbaum. Sa blondeur et son corps charnu faisaient la fierté du claudiquant ministre de l’Information et de la Propagande. Dans Veit, Thomas Harlan se purge radicalement. Il part à la recherche de son âme sans renier d’être le fils d’un homme de cœur.

Ah ! C’était beau d’entendre à Nuremberg les rescapés du IIIème Reich se retrouver entre amis après guerre dans une grande brasserie en s’appelant par leur prénom ! À croire que rien d’important ne s’était passé.

 

Alfred Eibel

Editions Capricci, 150 p., 15 €

 
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Publié par le décembre 3, 2013 dans Uncategorized