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Archives Mensuelles: janvier 2017

« Les Tentations » et  » Avant-Pendant-Après  » de Benjamin Oppert

Des parents qui se rencontrent au Cours Simon, une enfance parfumée à la poussière des coulisses et à la naphtaline s’échappant des malles de costumes, il n’en fallait pas plus pour créer une vocation. La passion de Benjamin Oppert pour le théâtre s’est insinuée peu à peu dans les plis de son âme ; âme par ailleurs versée dans la politique. Juriste de formation il en fait son premier métier avant de comprendre qu’il n’est pas fait de ce bois-là. Trop de cœur ? Peut-être. Il trace alors sa voie dans le monde associatif où, en fin de trentaine, il représente les personnes handicapées auprès des institutions.

Tout l’auteur tient là, son œuvre aussi, dans un triangle amoureux qui n’est pas celui que l’on croit. Politique, théâtre, amour, autant de sources d’inspiration mises en scène dans « Les Tentations », pièce jouée une centaine de fois jusqu’à une série de représentations au Théâtre de Nesle à Paris, fin 2016. Ses personnages sont tiraillés entre ces trois forces, leurs tentations exposées d’entrée de jeu. Avant de recevoir le Molière du meilleur comédien, Alexandre se demande s’il a vraiment réussi. « C’est le parterre qui m’a fait tête d’affiche » reconnaît-il avant d’avouer qu’il ne peut s’empêcher de s’identifier à ses personnages. Misanthrope, Avare, Don Juan, Landru, « le plus difficile ». L’acteur contraint le ministre de la Culture, son amour de jeunesse qu’il n’a pas revue depuis 14 ans, à lui remettre le trophée lors de la cérémonie, la demande en mariage au deuxième acte et assiste à sa défaite électorale au troisième. Faute de « gratin politique » l’épouse se tournera vers « le gratin dauphinois ».

Benjamin Oppert joue volontiers avec les mots comme avec les sentiments dans des circonvolutions du cœur empruntées au théâtre classique. Il laisse à Alexandre, son alter-ego littéraire, le soin de poser la question qui le tourmente : comment passer de la personne de composition que chacun de nous porte en lui pour être soi-même ?

Donner à son théâtre une dimension métaphysique ne l’éloigne pas cependant de sa mission première de divertissement ni de la légèreté. Témoin « Avant-Pendant-Après », fantaisie qui entraîne le spectateur dans une salle d’attente de médecin, une église, un carrefour où vient de se produire un accident, et une tournée théâtrale en pleine débine. L’occasion pour Benjamin Oppert de faire une déclaration d’amour à son art, aux actrices et aux acteurs, aux personnages qui le hantent dans un jeu de miroirs auquel le spectateur parfois dérouté finit par se laisser prendre par surprise. Oui, le théâtre de Benjamin Oppert est une bonne surprise.

Françoise MONFORT

« Les Tentations », le 5 mars à 15 heures à l’Espace R. Jacobsen de Courtry (77).

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Publié par le janvier 30, 2017 dans Uncategorized

 

Mathias Zschokke, Trois saisons à Venise

Invité à séjourner par une fondation suisse, Mathias Zschokke, écrivain suisse vivant à Berlin, auteur d’une œuvre importante et reconnue, vit en partie grâce à ses nombreuses conférences plus que par ses droits d’auteur. « Venise est une drogue dure », dit-il. S’y installer exige de la patience. Comment échapper aux moustiques, aux touristes, aux visites d’églises, aux ravissements permanents. En écrivant à ses différents correspondants, il explique comment il s’en sort, de quoi est fait son quotidien, ce qui lui passe par la tête, les futilités du jour, les tâches ingrates, les bons mots, la bouffe selon l’humeur du moment, sans parler des séquences d’un paysage qui soudain change de tonalité. Lire un peu même si les livres ne vous apprennent pas grand-chose, boire, parler à ses amis, dormir, se soumettre à la météo. La position de Zschokke est la suivante : noter de quoi est composée une journée, l’acte le plus ordinaire consigné, rebattu. Son écriture lui assure un statut supérieur, plus éclatant, c’est cela aussi qui met de la lumière dans sa littérature. La vie est une question de cadrage. Passer du coq à l’âne, un art aussi difficile qu’au cinéma passer d’un plan au suivant sans qu’on s’en aperçoive. Mais alors quid de Venise ? Elle figure le lien vers qui l’écrivain ne cesse de revenir. Impossible que cela puisse être une autre ville. C’est parce que c’est Venise que les comportements des uns et des autres en sont affectés. On est loin de la Venise labyrinthique d’Henri de Régnier (1864-1936), on se rapproche de l’Italie du Président des Brosses (1709-1777). Au bout du compte, ces trois saisons ne pourraient être que de Zschokke, cinéaste également, ne l’oublions pas, qui sait choisir ses focales pour vous en mettre plein la vue.

Alfred Eibel.

Éditions Zoé, 379 p.24 €.

 
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Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized

 

Louis Soutter, probablement, de Michel Layaz

La Suisse est-elle un pays de pâturages et de citoyens paisibles inscrits dans la normalité ? Louis Soutter (1871-1942) en est l’illustration contraire. Bon élève, inerte, sans ressort, violoniste chu d’un tableau de Marc Chagall, par ailleurs dandy à l’exemple de Charles-Albert Cingria (1883-1954), provocateur, dépensier, Louis Soutter reste une énigme pour ceux qui ne se sentent à l’aise qu’en compagnie d’artistes au comportement modéré. Or, Soutter n’appartient pas à cette catégorie. Pénitent, on se demande bien pourquoi, sujet à des bizarreries, mélange de hargne et de résignation, séparé du monde, à la sensibilité inquiète, ce peintre fantasque peignait avec son doigt accouchant d’une œuvre hypothétique à la manière dont l’univers ou un monde en particulier a été formé. Il a longtemps été interné dans un asile de vieillards alors qu’il n’avait que cinquante deux ans. Michel Layaz écrit au sujet de ses représentations : « son œuvre giclée sur une feuille blanche pour dire les plaies et les désirs du corps » ajoutant qu’il dessinait « avec cette régularité irréfléchie, permanente, dans un état d’évidence ». Du point de vue du profil tracé autour de l’ombre d’un visage, on pense à certains films de F.W.Murnau (1888-1931), au théâtre d’ombre indonésien. En moins de quinze ans, Soutter a produit un ensemble graphique parmi les plus impressionnants du XXe siècle. Son pendant en littérature pourrait être Robert Walser (1878-1956) à l’univers fractionné, autre grand instable suisse. Avec retenue, de manière imagée, Michel Layaz suit son modèle à la trace. Grand incompris, moqué, Louis Soutter fut reconnu de son vivant entre autres par C.F.Ramuz et Jean Giono. On s’étonne aujourd’hui de ne pas trouver son nom dans le Larousse ni dans certaines encyclopédies.

Alfred Eibel.
Éditions Zoé, 240 p. 17,50 €.

 
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Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized

 

« L’art n’efface pas la perte. Il lui répond ». Entretiens – 1984-2015 – de Jean-Paul Michel

Imaginez un Blaise de Montluc (1502-1577) poète. Sa violence accouche de poèmes tendus vers la pointe la plus fine du temps. C’est le cas de Jean-Paul Michel. Il fait le siège des mots, les affronte armes à la main, avec véhémence et rapidité d’exécution. Inspiré par Goya, Gauguin, Van Gogh, Cézanne, il veut que sa poésie apostrophe le lecteur, le secoue, le chahute. Que son poème soit gravé dans le marbre ; qu’il devienne une stèle commémorative. Les entretiens rassemblés ici remuent les vieilles valeurs de la fête, dans la perspective d’une façon autre de penser la société et, au bout du compte, qu’il y ait totale adéquation entre les termes choisis et son sujet. Il insiste : « Faire miroiter infiniment le vrai ». Jean-Paul Michel peut paraître archaïque, lui poète, qu’il soit également imprimeur, éditeur, notamment à travers sa maison d’édition William Blake et Cie. Qu’il s’agisse de ses livres ou ceux des écrivains rassemblés, il choisit son papier, ses caractères, sa mise en page. Rien ne doit distraire l’attention portée au poème. Il doit irradier tel le bijou indiscret dans son écrin. Ne répétait-il pas à l’envie que rien ne doit mentir dans un livre. Rien ne doit entraver la marche d’un poème qui, de par sa vigueur, par sa violence, sa rage dirait Georges Bataille, qu’on ne puisse plus le confondre avec une production pléthorique du regret éternel. Tels Georges Bataille et ceux du camp de Jean-Paul Michel, ils tendent vers la transgression « qui seul peut produire la limite comme limite ». Edmond Gillard (1875-1969) a résumé l’éthique du poète : « les vrais poètes ne travestissent jamais les choses, ils ne les habillent pas d’ornements, ils ne les affublent pas d’un costume d’apparat verbal ». L’art n’efface pas la perte…

Alfred Eibel
Éditions Fario, 247 p. 22,50 €.

 
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Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized

 

Un troubadour à la RATP

 

Poète du comportement, poète de la plume, Jean-Claude Balland s’attendrit après réflexion. Regrets, la fuite du temps, le temps perdu pour lequel il n’existe pas de consigne aux objets trouvés. Si bien que sa poésie a quelque chose d’effacé. Elle suggère une écriture cunéiforme des temps anciens. Obligé de se soumettre aux devinettes quand celles-ci font défaut. Par exemple : « Dans les temps /tout était / beau / et se parait de mille couleurs / Les gens s’ouvraient /en ce temps-là / avec des perspectives / tant / si bien que l’on attendait / l’autre face / épelée, appelée, happée / le temps venu / Jamais ». Jean-Claude Balland est bousculé par la vitesse des âges tendres, par les doyens pressés, pas pour dépasser, non, pour rester dans les temps. « La vie s’éloigne sur un cheval arabe » écrivait André Laude (1936-1995). La crainte du père Balland tient à ce galop trop vite. Il lui a pris l’envie de chanter dans le métro, sa manière à lui de s’imposer, célébrer Georges Brassens le poète. Rien de ce qui est humain ne lui échappe des réactions des passagers souvent imprévisibles. Le temps de ruminer un nouveau poème. Cela fait six ans qu’il a rendez-vous avec Brassens, toujours sur la même ligne. Il règle minutieusement la mesure de chaque chanson, s’échappe d’un wagon, saute dans le suivant, se dissipe, puis se manifeste dans le wagon d’après, ainsi de suite en chantant J’ai rendez-vous avec vous. De son expérience, il en a tiré une brochure : Je chante Brassens dans le métro. Il est à la recherche d’un dessinateur capable d’illustrer son rôle dans cette affaire. On peut le joindre au 06 03 49 54 25. On s’apercevra que l’habitué du métro n’attendait que Brassens pour chanter la France.

Alfred Eibel.

 

 
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Publié par le janvier 14, 2017 dans Uncategorized

 

Sylvie Payet, À fleur de peau

Premier recueil de nouvelles de Sylvie Payet. Quinze nouvelles courtes et une longue dans lesquelles se débattent des errants au sein d’un paradis qui exerce une maligne influence, quoique d’apparence délicieuse. Wilhelm Busch (1832-1908), poète satirique, a écrit : « Tout vient à point, non comme on l’espère ». Qui aurait pensé qu’un jardinier soit en désolation avec soi ; ou un jeune homme qui n’est pas dans la même position, dans le même état, qui change de comportement subitement et pourquoi tant de jeunes femmes perdues dans la foule ne voient-elles rien venir des chausse-trapes qui leur sont tendues. Sylvie Payet imagine un monde miniaturisé, un retour à l’adolescence et pourquoi pas à l’enfance, un monde fragmenté de diverses couleurs, une variante, lieu de délice et de bonheur tranquille avec un âge tendre et ses jouets et derrière un verger, camouflées, les turpitudes. Les âmes noires guettent cette fraction du temps où la jeune personne va mordre à l’hameçon. Est-ce l’enchaînement des épisodes qui mène irrésistiblement à un fiasco ? Une heureuse rencontre comporte (forcément) un envers sombre. Le coupable ne sait pas encore qu’il le sera, à cause de la force qui est en lui et qui est purement organique. Sous des airs de ne pas y toucher, un style du premier mouvement, sans délibérations, Sylvie Payet joue la vie de ses personnages à pile ou face et c’est bien cette inclination qui fait son originalité.

Alfred Eibel.

Éditions L’Harmattan, 109 p. 13,50 €.

 
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Publié par le janvier 14, 2017 dans Uncategorized

 

Margarita Meklina, Poussière d’étoiles, traduit du russe par Mélanie Mésager et L. Roy.

Refusé en Russie ce petit livre parce qu’il contenait des textes érotiques évoquant des amours homosexuelles. Le lecteur n’y trouvera pas les cachets habituels d’obscénité. Cette traduction est empreinte de beauté et de tours d’adresse. Le saphisme devient un exercice de haute voltige parce qu’il donne satisfaction du point de vue spirituel, sans véritablement s’opposer à la sensualité. L’auteur est son propre sujet d’expérience ; mêmement se sent figure entière, de plein relief, à la recherche d’une effervescence, d’un transport d’âme, d’une augmentation de l’action vitale. Les mots suffisent-ils ? Le lecteur y pourvoira et comprendra que « l’union de deux êtres avec l’impossible » s’accompagne d’humour sans se priver du plaisir donné. Margarita Meklina rallie à sa manière Blason d’un corps de René Etiemble (1909-2003), ce grand explorateur qui publia ce livre en 1961. Poussière d’étoiles rappelle ce qui est sous tendu par éblouissement (Poussière de soleil de Raymond Roussel (1877-1933). Pages énigmatiques, jeux de langage, amplification de la phrase matricielle, ornement sculptural. « C’est dans le répit que se cache le désir », note Margarita Meklina si proche à certains égards du Journal de Mireille Havet (1898-1932) qui écrit : « J’ai vu ton visage nouveau, ton sourire. J’ai entendu ta voix qui me soumet et se brise vite dans les larmes parce que le plaisir à ce degré ne peut plus s’épancher que par la joie égale à la douleur ». Tout est rupture, tremblement ; tout s’attache, s’embrasse et s’embrase parce que Margarita Meklina a le pas sûr. Elle sait qu’elle va l’emporter.

Alfred Eibel.

Imprimerie Villière, TA du juge Guérin, Route d’Annemasse – 74160 – Beaumont – 76 p, 14 €.

 
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Publié par le janvier 14, 2017 dans Uncategorized