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Archives Mensuelles: juillet 2017

Max Genève, Le transformiste

Peut-on parler de héros ? Jean Jannessaint est un homme sans caractéristiques particulières. On ne le remarque pas assez, il nous oblige à le remarquer en se déguisant, entrer dans la peau d’un autre, devenir celui que l’on va respecter. Quelle victoire devant tant d’êtres interchangeables ! Qu’il soit costumé en cardinal, en médecin, l’essentiel est de duper son monde. La crédulité atteint des sommets inespérés. Jean n’en revient pas. D’où notre transformiste doté d’une imagination débordante. Les mensonges qu’il profère l’étonnent lui-même. L’espèce d’imbécile heureux envahit le monde ; l’incurieux a une belle descendante ; les égoïstes, on a du mal à les compter ; le bel indifférent se reconnait à son rire niais ; le gobe-mouche aux plis du front. Janessaint lui-même, vis-à-vis de quelques femmes, se sent devenir quelqu’un. Il n’est plus cet être interchangeable, ce clone, ce pince sans rire que quelques femmes considèrent tout à coup attachant. C’est aussi un comédien d’expérience. Sans relief mais passant d’un déguisement à l’autre avec aisance. Il lui faut acquérir de l’épaisseur. Voilà qu’il est repéré par un ministère, recruté pour ses aptitudes, pour ses capacités, pour son habileté. Tantôt en agent double, tantôt en fonctionnaire. Le médiocre triomphe toujours. « Je l’ai voulu sans doute, et je le veux toujours » (Jean Racine). Face aux têtes vides, un virtuose est vite repéré. Max Genève donne à réfléchir, crée un homme simple. On n’est jamais soi-même que travesti.

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 195 p. 16 €.

 
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Publié par le juillet 17, 2017 dans Uncategorized

 

Francesco Masala : Histoire du théâtre sarde, traduit de l’italien et du sarde par Claude Schmitt et Suzy Lella

Parler du théâtre sarde n’est pas aisé. Cependant ayant arpenté les rues de Cagliari de nombreuses fois, j’ai comme reçu des effluves magnétiques d’une civilisation antique qui s’était logée dans les murs, sans parler de mes rencontres, des gens de toutes professions, sans oublier quelques poètes. Mon ami Claude Schmitt, qui connaît la Sardaigne comme sa poche1, entretient avec elle longue complicité. Occupée par les Phéniciens, conquise par Rome, envahie par les Vandales, par les Byzantins et autres Sarrasins, coupée de l’Italie, il n’en demeure pas moins que les Sardes ont défendu bec et ongle leur patrimoine avec vigueur. Beaucoup d’oralité, des tréteaux pour s’affirmer, des farces spectacles sautillantes, des rituels, du primitif avec ce principe que « rien n’y est tragique qu’on ne puisse faire sur son dos une bonne blague ». Parfois baroque, parfois sacré, guerrier, le théâtre sarde crée d’emblée un lien étroit avec le spectateur, une complicité de ceux qui revendiquent le poing levé. Plus tard, le théâtre s’est politisé. Le pessimisme s’en est emparé dans une veine populaire qui a contribué à maintenir la langue sarde sans dommage. Subsistent à travers les siècles plus de 2000 pièces en langue sarde. Et c’est ainsi que la Sardaigne est restée une et indivisible.

1 Claude Schmitt, Voyage en Sardaigne, Éditions Le Dauphin Vert, 244 p. 20 €.

 

Alfred Eibel.

Éditions de l’Harmattan, 134 p. 15,50 €.

 

 
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Publié par le juillet 17, 2017 dans Uncategorized

 

Roger Judrin : Cour et Jardin. Spicilège coordonné par Jacques Message, Evelyne Lerouge et Guy Malher

L’œuvre de Roger Judrin si discrète, si exigeante, si partiale, illustre cette langue française qu’il n’a cessé de faire briller. Cour et Jardin résume ce que fut cet homme à la fois prof, écrivain, auteur de pièces radiophoniques, de théâtre, à l’occasion acteur. Sa disposition à rêver sur une jolie femme aperçue dans le bus fait partie de ces rencontres qui n’en sont pas mais qui ont nourri son œuvre. Bernard Pivot disait qu’il « chauffe à blanc des souvenirs encore tièdes ». Judrin affirmait que la contradiction qu’il peut y avoir chez un écrivain allume sa diversité. Il souligne en passant les faiblesses de Proust que Sylvoisal, de son côté, fait ressortir dans La forêt du Mal. Les témoignages de ses élèves réunis dans ce volume prouvent qu’enseigner est une affaire de passion avant d’être une accumulation de savoirs. M’étant à plusieurs reprises rendu à Compiègne à déjeuner chez Roger Judrin, j’ai, à chaque voyage, eu l’impression de me trouver dans une autre période appartenant à l’antique avec le sentiment que la nature, la table, la saison, la qualité de la conversation contribuaient à fortifier notre esprit. La fougue de Judrin, son ardeur, sa vivacité, sa réserve, son humour et pourquoi pas son rire m’ont rendu ces visites inoubliables. Judrin aime les détours d’une syntaxe en pente rapide si puissante qu’elle ne tolère pas les chemins de traverse. Cet homme qui n’a jamais quitté son sillon savait élever ses élèves et, modestie oblige, ne comptait pas ses tirages. Espérons que viendra le jour où seront disponibles ses œuvres complètes.

 

Alfred Eibel.

Éditions Librairie du Labyrinthe, 182 p. 14 €.

 
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Publié par le juillet 17, 2017 dans Uncategorized

 

Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet, d’Alfred Eibel

« Notre impuissance à créer une dimension nous vaut des quolibets ». La dimension… Pour Alfred Eibel et Jean-Pierre Martinet tout est question de relativité dans leur quête de hauteur. De physique, parfois : comment une culotte peut-elle s’insérer entre le jean de la serveuse vietnamienne et son corps sublime ? De métaphysique toujours. A la gueule d’un monde de faux semblants les comparses ont choisi de jeter leur différence, leurs différences, leur indifférence. « La dérision est le moteur de notre existence » résume Alfred pour décrire leur duo qui remonte aux années 70, de drôles de pistolets, « comme disent les Belges ». Leur monde s’étend en cercles concentriques depuis la rue Henri Bocquillon. Paris XVe. Un temps voisins de palier ils croisent des personnages céliniens dans la cage d’escalier, la mère Henrouille n’aurait pas dépareillé la collection de portraits croqués par l’auteur. L’avenue Félix Faure leur sert de rampe de lancement pour des incursions dans Paris intra-muros. Les rencontres se succèdent, les verres, les bouteilles de saint-émilion aussi. Les papillons de nuit volètent à leur approche, une Asta se distingue, « créature de poche » aux allures de Louise Brooks, « Niagara d’alcôve » dont l’abondance de flux les incite davantage à mater qu’à tâter. Les rencontres se font plus généralement autour de la littérature, « notre gondole vénitienne intérieure » avoue Eibel toujours attaché à son trio de gondoliers préférés : le poète Yves Martin, Albert t’Serstevens et Jean-Pierre Martinet, « ce survivant d’une variété de l’Atlantide » qu’il nous fait découvrir à travers leurs déambulations. Son désespoir de ne pas être reconnu pour ses talents d’écrivain, sa dégringolade qui s’arrête à 49 ans. Son Jérôme sera réédité en 2008 préfacé par notre auteur. Plus de 5 000 exemplaires vendus, un intérêt grandissant de la part d’universitaires. Imitant Le Baron perché de Calvino Alfred Eibel a décidé pour sa part de prendre définitivement de la hauteur en trouvant « refuge dans une tour infernale ».

 

Françoise Monfort

« Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet »

Editions des Paraiges

115 p., 13 €

 
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Publié par le juillet 12, 2017 dans Uncategorized