RSS

Archives Mensuelles: octobre 2011

MORT D’UN MOUSQUETAIRE

Lorsque j’ai lu le cycle des Mousquetaires, j’ai eu, comme la plupart des jeunes lecteurs, un faible prononcé pour d’Artagnan, tant il était aisé de se projeter en lui. Face aux trois autres, « montés » à Paris avant lui, et dont les personnalités étaient déjà solidement définies, il représentait le jeune campagnard impulsif, mal dégrossi, porteur d’un bel avenir. Un personnage en devenir, comme on aime à les rencontrer à dix ou douze ans. Aramis me plaisait par son raffinement, Athos m’intriguait par son mystère, mais je le comprenais pas. Porthos était d’une pièce, tout entier dans son physique, et bien trop naïf pour m’intéresser. C’est l’amitié des autres, et son indéfectible attachement à eux, qui, à mes yeux, faisait sa valeur. Je n’ai jamais cherché à vérifier ces lointaines intuitions qui ne valent sans doute pas tripette.

Un dimanche après-midi, nous sommes partis faire un tour dans la vallée de Chevreuse. Assis à l’arrière de la vieille Citroën d’occasion qui lambine à 70 km/h, je ne prête pas la moindre attention au paysage car je suis plongé dans l’épisode du siège de Belle-Ile du Vicomte de Bragelonne (une vieille édition cartonnée, imprimée sur deux colonnes, dénichée chez un brocanteur du quartier). Dumas, c’est la vie même, son souffle épique vous entraîne à tel point que vous ne doutez pas un instant que ses personnages survivent aux plus rudes épreuves. Mais, soudain, je sens, à un changement d’écriture, qu’un événement d’une gravité sans précédent est en train de se produire sous mes yeux. Le rythme Dumasien s’est comme alourdi, on dirait un ralenti avant la lettre, les détails s’accumulent, formant une masse compacte, de plus en plus oppressante. L’auteur diffère de seconde en seconde l’inexorable et intolérable dénouement, ma gorge se serre, mes yeux se brouillent, je fais un terrible effort pour ne pas pleurer, je continue vaille que vaille, décidé à être  aussi courageux que le bon géant en train d’étouffer. Je sens sa présence, je vois Porthos assis à côté de moi sur ce siège, son agonie est ma douleur. Je n’ai encore aucune notion de la mort, et n’ai connu que de petites souffrances physiques sans conséquence. Pourquoi une si belle histoire doit-elle s’achever ainsi? Les fictions portent-elles en creux leur propre mort? Sont-elles vouées à s’éteindre pour laisser en nous la plus profonde et durable  trace  ?

Olivier Eyquem

 

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 15, 2011 dans Uncategorized

 

Le grand amour


Les grands inquiets, nous en avons toujours eu. En 1923 André Thérive publiait : Le français langue morte ?, suivi de A. t’Serstevens. Vous verrez, disait-il, le français finira comme le latin. Abel Herman de son côté publiait  Défense de la langue française. Le péril n’est pas là où les oiseaux de mauvaise augure l’imaginent. Pour R.-J. Berg l’anglais est un cheval de Troie qu’une clique de compradores poussent en avant. Une langue doit évoluer, disent-ils, mais pas n’importe comment. N’a-t-on pas reproché voilà plusieurs dizaines d’années à Montherlant d’avoir écrit foot au lieu de football ! Toute phrase, tout paragraphe a sa musique propre. R.-J. Berg est tombé amoureux de la langue française comme on tombe amoureux d’une femme. D’après lui, il faut beaucoup lire et les meilleurs auteurs si possible. Etiemble conseillait de lire le livre du physicien Louis de Broglie sur la mécanique ondulatoire parce que, disait-il, il est écrit dans un excellent français. Il conseillait de fréquenter les écrits de Réaumur (1683-1757) sur les mollusques, les crustacés, les insectes, exemples d’après lui d’une prose expressive. Le péril dont parle R.-J. Berg a fait du chemin. Vous téléphonez à telle société. On vous fait attendre avant de vous passer le service demandé. On vous fait attendre en anglais. Tel écrivain réputé voit commenté son manuscrit par un directeur littéraire chevronné : vous écrivez trop bien, disait-il, je n’en vendrai pas. Toujours vers la franglitude, toujours vers la facilité, inlassablement vers les ânes, c’est la tendance que R.-J. Berg fustige à la manière d’un amoureux transi. On comprend pourquoi Roger Judrin est sensible aux Mémoires de Saint-Simon qui parfois se prend les pieds dans les pinceaux, cependant si français. Brantôme l’enchante par son entrain, sa vivacité. Brillant et gai, Judrin est séduit par le Prince de Ligne en dépit de ses négligences. Roger Vailland recommandait aux amoureux de la langue française de lire les traités d’éleveurs de chevaux du XIXème siècle, un style élégant d’une simplicité inégalée. Il faut lire le bouquin de R.-J. Berg pour la simple raison qu’il fait le tour de la question. Faire le tour du cinéma français, second objectif de R.-J. Berg, attentif aux cadrages, aux plans-séquences, à la profondeur de champ. Michel Mourlet dans sa préface souligne l’objectivité de l’auteur. On peut distinguer l’auteur-cinéaste, du réalisateur, du metteur en scène. On imagine pas pour autant que l’auteur-cinéaste mérite plus d’égards qu’un cinéaste sans titre. Philippe d’Hugues écrit que c’est à partir de la Nouvelle Vague que commence « le clivage entre le cinéma commercial et le cinéma d’auteur ». Idée absurde. Cela voudrait dire que le réalisateur d’un film qui n’a pas été conçu pour perdre de l’argent, ne serait pas l’auteur au sens étymologique du mot. Par provocation on pourrait affirmer que Trois marins en bordée d’Emile Couzinet est un film d’auteur ! Rude épreuve lorsqu’on se rend compte qu’un film pensé, écrit, réalisé, porté aux nues, vingt ans après , s’effondre alors que tel film de Gilles Grangier sur un même laps de temps s’est bonifié. R.-J. Berg démonte, comme dirait Fritz Lang, les différents éléments d’un film. Il démontre comment les parties séparées, contrastées, finissent une fois réunies à donner cette impression de mouvement et par voie de conséquence de sens. R.-J. Berg n’est pas convaincu qu’une fidélité absolue à un chef-d’œuvre de la littérature adapté au cinéma, Madame Bovary, par exemple, soit la meilleur démarche. Les libertés prises mettent en évidence, plus précisément, le sens profond du chef-d’œuvre. Affronté à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, John Huston a compris qu’il fallait nécessairement retenir pour la construction du scénario les éléments de base, abandonner en route ce qui freinerait la progression de l’histoire. Il s’agit de séduire un public et de l’amener, qui sait, au roman. Quel film donne l’idée la plus juste d’un roman stevensonien ? L’adaptation d’un roman de Robert-Louis Stevenson ou Moonfleet de Fritz Lang qui n’est pas tiré d’un roman de Stevenson ?

Alfred Eibel

R.-J. Berg : Péril en la demeure. Regards d’un américain sur la langue française, France Univers, 165 p., 25 €. A la rencontre du cinéma français. Analyse, genre, histoire, Yale University Press, 315 p., 25 €. La légende d’Eriel suivi de L’Histoire de Zsuzda J., conte et récit, France Univers, 62 p., 10 €. D’en Haut, proses, Triptyque, 75 p., 10 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 7, 2011 dans Uncategorized

 

VAL DE GRÂCE, de Colombe Schneck

VAL DE GRÂCE est l’histoire d’une enfance choyée, protégée de tout ce qui menace ordinairement cet âge si fragile. Dans cette paisible rue du Vème arrondissement de Paris, la petite Colombe connaît jour après jour des bonheurs dont la rareté ne lui apparaîtra que bien plus tard, lorsque la maladie et la mort auront accompli leur besogne, lorsque le paradis dévoilera son envers et qu’émergeront enfin dans leur cruelle vérité les traumatismes de la génération antérieure.

« Val de Grâce » est de nom d’un quartier, d’une rue, d’une église, d’un hôpital. Mais, pour la jeune Colombe, c’est celui d’un appartement qui continuera d’occuper chaque recoin de sa mémoire visuelle, tactile, auditive, olfactive. La femme d’aujourd’hui n’a rien oublié de la fastueuse, vertigineuse accumulation d’objets, meubles, accessoires, vêtements et fourrures qui occupe les lieux ; rien oublié des parfums, des sons, des couleurs qui comblent ses sens et lui font le plus féerique des quotidiens. Un tel déploiement aurait étouffé les enfants Schneck, comme finit par vous écœurer « le goût d’une vie trop sucrée » s’ils n’avaient eu la chance de participer aussi étroitement à la vie privée de leurs parents, jusqu’à écouter très librement les confidences amoureuses de leurs amies.

Cette liberté fut, curieusement, garantie et confortée par une organisation très rigoureuse, ne supportant aucun relâchement. Au Val de Grâce, l’emploi du temps est réglé dans les moindres détails. Les enfants et leur ange gardien, la précieuse, l’irremplaçable Madame Jacqueline, sont pris en main à chaque instant de la journée, du soir et matin. Sur un grand cahier, la mère a consigné les horaires des cours, les séances chez le psy, les visites au dentiste, la composition des repas, les médicaments prescrits, etc. Ces listes exhaustives continueront des années durant, mêlant aux tâches à long terme, périodiquement reportées, les détails les plus triviaux de la journée en cours.

Que pourrait-il arriver de fâcheux dans un monde à la fois aussi libre et aussi quadrillé? L’amour parental y est si généreusement prodigué qu’aucune demande enfantine ne paraît excessive. Tout devient possible, il suffit de demander, et c’est ainsi que Colombe, fan de Fred Astaire, obtiendra de partir à huit ans pour les États-Unis afin danser avec son idole sur un numéro de « Shall We Dance ».

Faut-il, à ce stade, enfoncer une porte ouverte et rappeler ce plat cliché que la vie n’est pas un conte de fées? Loyale avec ses lecteurs, l’auteur joue cartes sur table, en préfigurant la chute inévitable de cette belle (trop belle?) histoire. Nous savons vite que la mère sera emportée en quelques mois, que Madame Jacqueline mourra, que l’argent de la famille fondra comme neige au soleil, qu’il faudra sortir de l’enfance et fermer pour toujours la porte du vaste appartement. Tout cela, énoncé sur le ton de l’évidence, sans nul effet; ne nous rend pas moins déchirant l’adieu de la narratrice à ce qu’elle a aimé de toutes ses forces, ni moins pathétique son attachement aux rares reliques du passé, comme cette montre d’un modèle unique, si précieuse, si fragile que Colombe tremble de la voir se briser ou expirer sous une seule goutte d’eau.

Hériter, c’est bien plus que prendre en charge une myriade d’objets dépareillés, abimés, hors d’usage ; c’est recevoir en partage l’histoire de ses parents, en comprendre le sens avec des années de retard tout en continuant de se heurter à d’insolubles mystères. C’est voir se dissiper les mensonges protecteurs dont les adultes entourèrent votre enfance avec l’espoir d’effacer d’un tour de passe-passe les horreurs qu’ils vécurent au même âge. Dans les récits du père de Colombe, même la guerre était censée se métamorphoser en une merveilleuse aventure de jeunesse. Rien ne devait jamais troubler le bonheur et la quiétude de son enfant. Dans ce cocon, même la chute d’une assiette participait de l’illusion que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes : l’assiette était moche ou devenue inutile.

Les enfants commencent à devenir adultes lorsqu’ils comprennent que chaque film ne se conclut pas sur un happy end ; que la félicité de leurs jeunes années est parfois la contrepartie d’un drame caché. Dans les dernières pages, déchirantes, de Val de Grâce, s’exhume ce passé tragique, qui fait remonter les secrets d’une enfance traquée, les fuites de caves en couvent, une conversion subie dans l’horreur à une foi détestée, et la paix revenue, le scandale de la spoliation. Devenir adulte dans ces conditions, c’est comprendre que votre bonheur a été payé d’avance par les souffrances et les terreurs de la génération d’avant. Et que le confort idyllique de vos jeunes années était le plus beau cadeau (le seul peut-être) que vos parents pouvaient vous offrir à partir de leur propre histoire, enfouie, déniée, transcendée pour le meilleur et pour pire.

Olivier Eyquem

 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 7, 2011 dans Uncategorized

 

Stoner, de John Williams

Recommandée par l’écrivain Colum McCann, Anna Gavalda s’est lancée dans la traduction du roman de John Williams (1922-1994). Traduction réussie. Pourtant, à premier abord, rien qui puisse séduire dans ce bouquin de plus de trois cents pages consacrées à la vie de William Stoner, fils de paysan, menant une vie de labeur, allant à l’université en échange de travaux agricoles chez un parent qui le loge. Un universitaire shakespearien émérite le gronde, le guide, l’aide à passer son diplôme. Le voilà prof à l’université sans autre ambition que d’y rester. Stoner est gauche, un peu dans la lune, pour qui la littérature est un rempart contre les accidents de l’existence. C’est un solitaire candide. Installé dans la routine il rencontre Edith, son ange salvateur. Il l’épouse, aura une fille, puis une maîtresse. On s’attend à quelques bouleversements. On en sera pour ses frais. Surprise, à aucun moment on ne lâche le livre car la manière habile, paisible dirons-nous, de raconter les petits riens d’une vie quelconque est terriblement prenante. John Williams est un narrateur hors de pair qui se tient tout au long du roman d’une objectivité peu commune, d’une forme de distance qui fait que, une fois embarqué, on ne peut plus quitter le roman. Il ne laisse rien passer, sans trop en dire, pousse doucement son histoire, se garde de prendre le lecteur à revers. Il s’installe dans des jours qui se suivent et qui se ressemblent avec une constance qui finit par avoir raison du lecteur, emporté jusqu’à la dernière page.

Alfred Eibel

Le Dilettante, 380 p., 25 €.

 
1 commentaire

Publié par le octobre 1, 2011 dans Uncategorized