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Archives Mensuelles: octobre 2013

APOSTROPHES en dvd

La meilleure soirée télé des années 1970 débutait le vendredi par une mélodie et un générique guillerets qui vous arrachaient à la torpeur des repas de fin de semaine. Le décor, harmonieux, ample mais point trop, lumineux et joliment proportionné, participait de cette mise en train. Il était propice au bien-être et à la concentration, vite acquise, de l’auditeur. Bernard Pivot, maître des lieux y officiait, souriant, bonhomme, malicieux. Ses premiers mots posaient le thème vedette de l’émission du jour, structurant les entretiens à venir. L’ambiance ainsi créée ménageait une entrée en douceur dans l’univers de chaque auteur. Elle échappait à la pesanteur de la promo ; guidés d’une main souple et ferme par l’ami Bernard, nous étions introduits dans un cénacle de qualité, où nul ne s’abaisserait à vendre son produit. Pivot était certes « vendeur » au plus haut degré (on le lui a assez reproché !) mais l’intérêt qu’il portait à dialoguer avec chaque invité était manifeste, autant que sa volonté de les impliquer dans une conversation générale. Sa curiosité éveillait la nôtre, chaque livre nous semblait riche de promesses singulières. L’amphitryon avait choisi lui-même en toute indépendance ses thèmes et ses intervenants, sélectionnés le plus souvent pour leur remarquable aisance, mais aussi, parfois, pour leur grande modestie qui ne demandait qu’à être bousculée (faut-il rappeler le « cas » Modiano, si touchant ?) Les grands fauves de l’édition, façonniers de succès prévisibles, avait un discours rodé depuis des années. Leur intervention n’aurait pas échappé à une fâcheuse impression de « déjà-vu » si Pivot, finaud et faux candide, ne s’était ingénié à les déstabiliser juste assez pour les obliger à sortir de la routine. C’était tout bénéfice pour le téléspectateur, a qui été prodiguée une très jouissive illusion d’impromptu et d’inédit. On ronronnait d’aise à voir Bernard le matou jouer des pattes pour amener l’écrivain là où on s’y attendait le moins.

Les douze « Apostrophe » rassemblées par les éditions Montparnasse dans un coffret de 6 DVD témoignent du haut niveau et de l’éclectisme de cette émission qui fait date dans l’histoire de l’audiovisuel. Populaire et sans concession, elle est sans doute le fleuron d’un Service Public qui a perdu le sens de sa mission. Saluons le retour de cette star du PAF qui n’a rien perdu de sa fraîcheur, et souhaitons que ce premier ensemble ait une suite.

Olivier Eyquem

 

 
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Publié par le octobre 29, 2013 dans Uncategorized

 

Laurent Obertone : Utøya

Grande déclaration de Anders Behring Breivik : « Vous avez vécu en zombie, vous mourez humain. » Laurent Obertone s’est mis dans la peau du personnage, retrace son parcours. Plus longue sera la préparation, meilleur sera le crime. Le monde est sombre comme les tombes où reposent ses ennemis. Pour Breivik, l’habit fait le moine en revêtant une tenue militaire. Immunisé contre les émotions, son Afrique à lui, son safari, sera Utøya. À chaque liquidation il déroule ses impressions d’Afrique. Du monde virtuel dans lequel il s’est installé, Breivik n’a pas craint de sauter dans le monde réel. Conséquences : 77 meurtres. Laurent Obertone nous donne la chair de poule.

 

Alfred Eibel

Editions Ring

428 P., 20€

 
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Publié par le octobre 25, 2013 dans Uncategorized

 

L’EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKÉA, de Roman Puértolas

« Paris est tout petit pour ceux comme nous qui s’aiment d’un aussi grand amour », disait Garance. Mais, entre-temps, c’est la Terre entière qui semble avoir rétréci alors que s’élargissent les frontières de l’espace, et que s’y multiplient les échanges de messages, de concepts, de biens marchands, d’hommes partant louer leurs forces, rompant tragiquement avec leurs racines, perdant leurs familles, leur santé, leur vie à la poursuite d’un mirage.

C’est dans la grande tradition du « voyage merveilleux », à cheval sur celle-ci, ainsi qu’à rebours d’icelle, que s’inscrit ce roman si divertissant, tombé du ciel, qui se prophétisait comiquement best-seller… et qui, juste récompense, en est devenu un en vertu d’une mirobolante et vertigineuse mise en abyme.

Nous voici entraînés dans le sillage de cet Indien dont je renonce à transcrire le nom complet, me limitant pour l’instant à son second prénom, LAVASH, en hommage à ce craquant mammifère. Débarqué à Roissy pour acheter chez Ikéa un lit de fakir à 15 000 clous, Lavash (sacrée) se cache à l’intérieur d’une armoire qui telle une capricieuse boule de flipper, va le balader de Paris au Royaume-Uni, puis à Barcelone, à Rome pour une émouvante rencontre avec Sophie Marceau, en Libye, avant de retrouver l’opulente Française dont le corsage avait enflammé ses sens.

Ce voyage commence sous le signe du faux : quoi de plus bidon qu’un fakir, de plus mensonger qu’une armoire d’un bois de pin moins résistant que du carton ? Et que dire de ces téléviseurs aveugles, de ces livres vierges du salon modèle de la trop célèbre enseigne suédoise dont la réussite planétaire est symbole suprême du grand Toc universel ? On rit jaune (et bleu) de ces péripéties farfelues, de ce déluge d’infortunes déversé sur le pauvre Indien. Mais, si humble soit-il, Lavash nous émeut par son étonnante résilience. Bousculé, agressé, malmené de pays en pays après avoir subi d’infâmes humiliations sexuelles, il garde en toute circonstance sa dignité et révèle une ductilité que pourraient lui envier bien des Européens. À se demander si le salut ne viendra pas un jour d’Asie…

Comme tout voyage digne de ce nom, celui d’lndien est initiatique – pour lui, bien sûr, mais aussi et avant tout, pour nous autres qui ; au fil des chapitres, ouverts comme autant de tiroirs d’un buffet en agglo Ikéa,découvrons les divers facettes tragicomiques de la mondialisation : cohortes d’affamées, d’exilés, de sans-domicile délogés de leur camion… épaves et rebus du tiers-monde dont l’auteur se demande non sans raison si ce ne sont pas eux les vrais aventuriers des temps dits modernes. Alternant avec une folle virtuosité bouffonnerie, satire et pamphlet, Romain Puértolas chante un monde fou, fou, fou avec lequel il faudra bien composer si nous ne voulons pas mourir étouffés sous sa charge toujours plus pesante. Mais comment éviter ce triste sort ? Peut-être en comprenant que la bonté est ce qui nous distingue de ces désespérés, et qu’il convient d’entretenir et faire fructifier ce talent, clé de tout amour. Rédemption illusoire, prêche mielleux que ce « message » ? Non, il y a du vrai dans cette captivante histoire mieux achalandée qu’un catalogue suédois, du vrai certifié, estampillé, validé par un final où toutes les pièces s’imbriquent avec une précision jubilatoire qu’aucun ingénieur Ikéa n’atteindra jamais.

« Heureux qui, comme AJATASHATRU LAVASH PATEL, a fait un beau voyage en armoire et puis est retourné, plein d’usage et raison, vivre son amour le reste de son âge. »

 

Olivier Eyquem

L’EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKÉA, de Roman Puértolas

Éditions « Le Dilettante », 2013, 19 €

 

 

 

 
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Publié par le octobre 21, 2013 dans Uncategorized

 

Pour en finir avec l’espèce humaine et les Français en particulier, de Pierre Drachline

Peut-on aller plus loin que E.M. Cioran ? Peut-être, avec Pierre Drachline qui ne croit pas à la force et à l’utilité des arguments parce qu’ils ont trop servi à la foire aux polémiques. La soumission des peuples aux injonctions des états démocratiques a de quoi épater notre pamphlétaire. Il sabre les révolutionnaires de tout poil, l’Occident égoïste, le goût pervers de la modération ; il s’insurge contre les écrivains laquais des pouvoirs, contre les desservants de Baal. Ce petit livre est à prendre dans son entier. Il n’y a pas de bas morceaux.

Alfred Eibel

Le Cherche-Midi éditeur

177 p., 15 €

 
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Publié par le octobre 7, 2013 dans Uncategorized

 

Pierre Crescent : à propos de Drieu La Rochelle (suite)

Ces lignes écrites, je trouve dans les Mémoires de Jacques Laurent, Histoire égoïste, l’extrait d’un article donné par Audiberti, années cinquante, à sa revue La Parisienne. Le poète y dit de Drieu : « toujours à la limite de la faute d’orthographe, par dandysme subtil, par brillant laisser-aller ». « Faute d’orthographe » doit visiblement être considéré comme un lapsus calami, mais l’on ne peut qu’admirer ici le sophisme, guère subtil, où peut pousser une amitié posthumément durable. La désinvolture de Drieu se manifeste pareillement dans l’invraisemblance de certains enchaînements narratifs. J’en donnerai trois illustrations. La première, fournie par Louette à nouveau, qui la reprend à Jacques Lecarme plus haut cité : à la fin de Rêveuse bourgeoisie, la faillite de Camille Le Pesnel entraîne la perte de son beau-père Ligneul, lequel laisse néanmoins à sa fille Agnès une rente et un capital très conséquents. Sur un autre plan, je constate que si Caël-Breton, dans Gilles, apprend, lors de l’épisode du fils Morel, que Galant-Aragon, tenu par les Mœurs du fait des siennes irrégulières, a depuis toujours « travaillé auprès de lui pour la police », (« Cela le flattait, l’épouvantait et l’enrageait »), il n’en fait pas moins bloc avec ce même Galant, indicateur demeuré son lieutenant, comme si de rien n’était, lors de la réunion où Gilles affronte le groupe Révolte, Paul Morel suicidé. Il faut, convenons-en, une forte sprezzatura pour garantir ce type de continuité. Et, dans Rêveuse bourgeoisie encore – nous sommes dans un même laps de temps : « C’était avec ce veston terriblement usé qu’il devait aller à l’École des Sciences politiques » (p.261). « Yves était assez bien habillé… Ses amis le croyaient à peu près aussi aisé qu’eux » (p.270). « Yves n’était pas si élégant » (p. 274). Tout cela quotidien. Yves a-t-il des sosies ?

À côté de ces vices de construction occasionnels, un défaut principal – qui n’est assurément pas spécifique de Drieu, dont on rappellera que l’œuvre s’arrête au terme de la dernière guerre mondiale – heurtera le lecteur un tant soit peu exigeant, sensibilisé à la question du point de vue narratif, qu’il s’agisse de la théorie et pratique des « foyers réflecteurs » élaborée par Henry James, ou, un demi-siècle plus tard, de l’article fameux de Sartre (1939) sur La fin de la nuit de Mauriac et l’arbitraire complet de ce dernier vis-à-vis de ses personnages : c’est que, hors les fictions à narrateur déterminé (Blèche, Felipe pour L’homme à cheval…), Drieu, de traditionnelle manière, se comporte en romancier omniscient. Non seulement sait-il tout, mais souvent il en connaît davantage sur son personnage que celui-ci même – et en outre, procédé qui à juste titre heurtait beaucoup Sartre chez Mauriac, il n’hésite pas, dans le cours d’une scène, d’un chapitre, à sauter quand cela lui convient d’une conscience à une autre, un instant ou longuement. Et tantôt il épousera le point de vue de Gilles ou d’Alain, percevant le monde avec leur sens et leur esprit, tantôt les jugera sévèrement, tantôt se limitera-t-il à les décrire de l’extérieur. Pour des contemporains d’approche quelque peu aiguisée à cet égard, la willing suspension of disbelief de Coleridge n’est pas toujours aisée face à ces modes de récit. Même si, dans Le feu follet, la pression implacable de la mort en marche parvient, pour ce qui me concerne du moins, à balayer les résistances autrement spontanées.

J’ai qualifié L’homme à cheval d’excellent roman, dans une filiation classique ; et quel beau contraste entre la clarté généralement pure de sa langue et la rebondissante complexité de ses intrigues. Et les étonnantes quatre pages de la danse de Conchita (II, III). Il va de soi que, dans cette Bolivie de rêve, sous la plume de notre auteur alors soutien des nazis en France occupée, il s’agit aussi d’une fiction tout à fait réactionnaire (l’antisémitisme qui souille Gilles par chance absent), avec son culte du Chef, de la violence guerrière, du sacrifice mystico-religieux (le cheval de la fin), sa misogynie parée d’autant de glorifications de la femme, aristocrate ou royale putain, que l’on voudra, son regard sur les Indiens (eux aussi bien sûr célébrés de-ci de-là) : « Quand je voyais ses pieds et ses mains de Dona Camilla, je bénissais la cruauté de sa famille qui depuis trois siècles foulait les Indiens pour assurer la perfection du loisir dans des doigts aussi justement délicats et fermes. Et d’ailleurs, les Indiens étaient foulés auparavant, toutefois selon leur loi indienne, et ils le seront encore selon on ne sait quelle loi ». Simone de Beauvoir n’eut aucune peine à s’y pourvoir de citations diverses des plus éloquentes pour son propos, dans son étude « La pensée de droite aujourd’hui » de Faut-il brûler Sade ?

C’est, je l’ai indiqué d’emblée, l’essai de Frédéric Saumade, Drieu La Rochelle, l’homme en désordre (2003), qui m’a poussé à reprendre quelque peu le dossier Drieu. L’analyse anthropologique par lui opérée de son « rousseauisme noir », de son « esthétique de l’anomie » et de sa « mythologie de la catastrophe », de sa conception ritualiste de la guerre (aux pages ultimes de Gilles, la corrida est assimilée au déchirement dionysiaque, celui-ci prolongé jusqu’à la Passion christique), de son ambivalence foncière mais de l’unité de ses écrits dans toutes ses ambiguïtés, avec ce « goût antique et sain pour la destruction et le sacrifice » revendiqué dès Mesure de la France (1922), l’un de ses premiers textes – cette analyse me paraît remarquable. Et singulièrement le chapitre conclusif, « Fascisme, pensée savante et pensée sauvage », sur le Collège de Sociologie de Bataille, Caillois et Leiris, sa passion pour les thèmes du sacrifice et du suicide, ses dérives périlleuses qui inquiétèrent un Mauss dont il se recommandait (on observe en effet une « morgue élitiste » étonnante chez le Caillois de cette époque ; et un titre tel que « La communion des forts » a des résonnances quasi-fascisantes dans le contexte historique) : Collège de Sociologie dont Drieu fut, chose peu connue je crois, un auditeur assidu de 1937 à 1939. Sauf erreur, ce dernier n’en cite pas les membres dans ses écrits ; ni l’inverse. Saumade reproduit cette sentence symbolique du Jeune européen (1926) : « La seule vie dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion de sang : meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course, décadence ». Et d’ajouter avec justesse : «  Il faut toute la fureur partisane de ses principaux exégètes pour en assumer qu’avant les années trente, Drieu n’était pas raciste, lorsque dans le même essai il écrit avec emphase : « Il y a une grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. »

 

P.C. (à suivre)

 
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Publié par le octobre 2, 2013 dans Uncategorized