RSS

N° 03/16. REVUE AMERICA, 194 p., 19 €

En consultant, en lisant.

Tant d’auteurs cités que nous avons si souvent commentés, si bien que cette revue de poids est la bienvenue et rafraîchit notre mémoire.

Tant d’auteurs que nous avons rencontrés tels que Russell Banks, Toni Morisson, Jim Harrison, sa façon d’accommoder l’ail. James Ellroy qui soulève l’atmosphère d’une époque, réactionnaire assumé, vivant en ermite, obsédé par son œuvre avec ce mot d’ordre à la bouche : créer de la vraisemblance, assimiler l’histoire secrète du FBI. Richard Ford, si courtois. Ce numéro est une Amérique à tiroirs. Quant aux écrivains traités mais non rencontrés : Mark Twain, John Steinbeck, Jack Kerouac.

Alfred Eibel

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 20, 2017 dans Uncategorized

 

Correspondance 1953-1976. Jacques Chessex-Gustave Roud

Gustave Roud (1897-1976) un symbole, une solitude, un grand végétal ligneux, un rêve éveillé de la campagne vaudoise qui lentement se dissipe dans l’attente d’un miracle relevé par le poète. Je me souviens d’un jour lointain dans un bistro à Lausanne l’apparition de Gustave Roud son dernier recueil à la main Requiem, en retrait des clameurs alentour, m’offrant ces poèmes avec un hommage d’une écriture régulière et espacée. Je repense à ces poèmes dictés par les confidences des saisons, à l’instant où l’âme du poète coïncide avec sa terre. Le peu souriant Jacques Chessex (1932-2009) ne cesse d’interroger Roud, se soumettant à son aura, attendant ses conseils, parfois sur un ton de supplique à quoi Roud répond avec cette affabilité qui le caractérise, son respect de l’autre, sans oublier ses civilités et ses compliments. Autant Chessex piaffe d’impatience parce qu’il a une carrière à construire à petits pas affirmés, autant Roud sensible aux moments enchanteurs, aux minutes privilégiées, sur le point d’oublier sa carrière. Du haut de sa ferme dominant sa campagne perdue depuis un long espace de temps. A son tour Chessex s’interroge, à la recherche d’une retraite, d’une « paix claire et bonne qui règne dans les champs ». Enfin par le nombre d’écrivains et peintres cités, cette correspondance survole une époque de la littérature suisse. Poète, critique littéraire, essayiste, traducteur de Hölderlin, de Trakl, photographe, Gustave Roud est le témoin de nos lieux fertiles loin des villes.

Alfred Eibel

Editions Infolio, 320 p., 22 €

 
Poster un commentaire

Publié par le octobre 20, 2017 dans Uncategorized

 

ENTRETIEN AVEC ALFRED EIBEL à propos de « Fritz Lang ou Le dernier bond du Tigre »

Fritz Lang

 

Q – À QUAND REMONTENT VOS PREMIERS CONTACTS AVEC FRITZ LANG ?

A – Cela débuta par une lettre où j’exprimais mon désir de lui consacrer un livre  qui se composerait d’entretiens et de documents rares datant aux années Vingt.  Lang m’a répondu qu’un tel projet lui semblait inutile car Luc Moullet venait publier son « Fritz Lang » chez Seghers. J’ai donc provisoirement laissé tomber …

Un mois plus tard, Lang m’invita dans un grand hôtel parisien, pour me dire qu’il était finalement tenté par l’idée de réunir une série documents anciens et rares. Il s’est offert à m’en fournir lui-même certains, « qui donneraient à ce livre  une incontestable originalité ». À partir de là, nous avons eu une série d’entretiens.

Q – QUELLE ÉTAIT LA TONALITÉ DE CES ÉCHANGES ?

A – Assez formelle, au début. Après un premier envoi de documents allemands que j’avais réunis, Lang m’aida à en trouver d’autres et me permit de prendre contact avec des témoins de l’époque allemande. Nos premières lettres étaient purement « business ». Il me donnait du « Monsieur Eibel » et se montrait volontiers autoritaire, voire cassant : « Vous ferez ainsi, et pas autrement ! ». Heureusement, Lang s’est piqué au jeu. Il trouvait toujours du nouveau à ajouter à ce livre, signe de l’intérêt qu’il y prenait ; cet ouvrage est autant le sien que le mien.

Q – VOUS AVEZ EU AVEC LUI DES RAPPORTS « PRIVILÉGIÉS », SURTOUT PAR COMPARAISON AVEC CE QU’ENDURÈRENT CERTAINS CRITIQUES, DONT LA PAUVRE LOTTE EISNER…

A –Le fait que lui et moi fussions natifs de Vienne à pu jouer, ainsi que le fait qu’il me considérait comme un adolescent timide, trop fragile pour le contredire. Cela l’incitait à être très directif à mon égard, ce qu’il n’aurait pas fait avec quelqu’un de plus assuré.

Madame Eisner avait, comme moi, l’avantage de parler allemand, mais elle se livrait à certaines interprétations du cinéma Langien que celui-ci réfutait sèchement : « Tu n’as rien compris, ce n’est pas du tout ça », et comme elle revenait sans cesse sur « Les Trois Lumières », il a fini par lui lancer « J’ai AUSSI fait d’autres films ! » Lang n’était pas très agréable, avec quelque critique que ce soit. Je me souviens qu’il envoya bouler deux jeunes pleins de bonne volonté, en leur disant « Vous ne savez pas comment j’organise (zerlege) ma mise en scène », ce qui coupa court au dialogue.

Q – ÉTAIT-CE UN REJET « DE CIRCONSTANCE » OU UN REFUS DE LIVRER LES « CLÉS » DE SON ŒUVRE ?

A – À mon avis, c’était un rejet de principe, car j’ai assisté deux fois au même genre de scène. Une fois, il entra en fureur parce qu’un de nos critique avait cru voir dans le pied-bot du DIABOLIQUE DR. MABUSE une projection de Lang. A posteriori, il me semble que cette interprétation mérite d’être prise en considération, car on trouve dans l’œuvre de Lang de nombreuses projections de sa propre personnalité, dans des contextes très divers. Il y a, par exemple, une dimension voyeuriste dans son cinéma, qu’on retrouve dans sa curiosité omnivore à l’égard des gens qu’il croisait dans la vie. Se comparant volontiers à un cyclope collant son œil aux serrures, il voulait TOUT savoir des autres, jusqu’à leurs activités sexuelles. Des détails a priori insignifiants le fascinaient.

Q – VOUS CITEZ UNE PHRASE DE LANG QUI ME FAIT BEAUCOUP RIRE : « ICH BIN EIN AMERIKANER »

A – Chaque fois que Lang se rendait à l’étranger, les gens croyaient bon de lui rappeler son passé viennois. Il n’appréciait pas cela, il répétait : « Non, je ne suis pas Autrichien, je suis Américain ».

LANG WESTERN

Q – S’EST-IL RÉELLEMENT « ASSIMILÉ » À LA CULTURE ET À LA SOCIÉTÉ AMÉRICAINES?

A – Non, je ne le pense pas. Je le sens profondément marqué par la culture autrichienne, par la psychanalyse… Il a traîné toute sa vie un carcan rigide, propre à cette société austro-hongroise où vous vous sentiez perpétuellement surveillé, observé par les autres. L’humour viennois lui était en revanche parfaitement étranger

Resté très germanique, Lang ne fréquentait quasiment que des émigrés. Je n’ai jamais vu le moindre Américain chez lui. Il ne frayait  pas avec les réalisateurs américains ou expatriés, et je ne suis pas sûr qu’il ait jamais rencontré Wilder ou Preminger. C’était un homme profondément solitaire, qui n’entretenait pas la moindre connivence avec le monde hollywoodien. Il ne parlait jamais d’autres réalisateurs, ne comprenait pas pourquoi Godard lui avait demandé certaines choses sur LE MÉPRIS…

LANG MÉPRIS

 

Q – EN DEHORS DU COUPLE JOAN BENNETT-WALTER WANGER (SES PARTENAIRES D’UN TEMPS AU SEIN DE LA SOCIÉTÉ DIANA), EUT-IL JAMAIS DES ALLIÉS SÛRS ?

LANG ET BENNETT

LANG, ROBINSON

A – Il s’entendait très bien avec Edward G. Robinson, avec George Sanders, avec Dan Seymour, mais je ne l’ai jamais entendu parler d’autres acteurs avec lesquels il aurait aimé tourner. Quand j’étais chez lui, j’avais l’impression d’être coupé du monde, et à nouveau immergé dans un milieu d’émigrés, alors que j’espérais découvrir l’Amérique.

Q – AVAIT-IL UNE CURIOSITÉ À L’ÉGARD DU CINÉMA AMÉRICAIN ?

A – Il avait une vaste collection de livres sur l’Ouest américain, il pensait qu’en explorant ces contrées, en y tournant, il deviendrait lui-même « ein Amerikaner »… Ses trois westerns ne m’ont pas convaincu.

Q – QUELLE AMBIANCE RÉGNAIT DANS SA MAISON CALIFORNIENNE ?

A – Une ambiance étouffante. Avec sa compagne, Madame Latté, il avait des rapports très tendus, notamment pour de basses questions d’argent. Ils faisaient le soir des comptes d’apothicaire… Je me suis senti à l’étroit dans ce monde.

Q – À QUOI RESSEMBLAIT CETTE VILLA ?

A – Elle était de dimensions et de style classiques, très dépouillée, sans aucune fioriture, avec un mobilier mexicain aux contours rectilignes. C’était aussi austère qu’un plan d’architecte. Cela tenait peut-être aussi au fait que Lang avait alors un train de vie beaucoup plus modeste.Il n’y avait rien qui puisse donner la moindre chaleur au salon, il n’y avait pas de piscine. Je pense que Madame Latté a dû le pousser vers cette austérité, car elle avait un grand ascendant sur lui.C’était d’ailleurs une femme extrêmement désagréable, face à laquelle il se comportait en petit garçon.

Q – ÉTAIT-ELLE PLUS JEUNE QUE LUI ?

A – D’une dizaine ou d’une quinzaine d’années, je pense. Ils se connaissaient depuis l’Allemagne. Elle avait perdu son mari dans des circonstances que j’ignore, et je n’ai jamais su comment Lang et elle s’étaient retrouvés en Amérique. Il y a chez lui un goût du secret qui rendait très difficile l’évocation de sa vie privée.

Q – CE FUT UNE LONGUE LIAISON…

A – Oui, mais discontinue. Je parlerais d’ailleurs plutôt de compagnonnage. Je ne pense qu’il éprouvait un vif désir pour Madame Latté. Il aurait sûrement préféré Gloria Grahame. Lorsque je l’ai côtoyé, il ne voyait que des prostituées de haut vol. Cela explique peut-être aussi ses problèmes financiers.

Q – AVAIT-IL UN « VICE » PARTICULIER ?

A- Rien, en dehors de ce « faible » qui révoltait Madame Latté… C’était un auteur de Série Noire, assez doué, Steve Fisher, qui lui donnait des adresses… Au bout d’une quinzaine de jours, Lang, m’a dit « Il faut absolument que vous rencontriez une femme. Laissez-moi faire, je vais vous arranger ça. » Je ne pouvais pas dire non, ni lui demander combien cela coûterait ! Et, effectivement, il m’a mis entre les mains d’une somptueuse « créature », sortie tout droit d’un roman. Après, il m’a félicité et m’a demandé si tout s’était bien passé. Il était entouré d’un essaim de call-girls qui prenaient régulièrement de ses nouvelles. L’une d’elles, faute d’être informée de sa mort, demandé à lui parler, et tomba sur Madame Latté : « Non, Fritz n’est pas là, il est mort, et vous n’êtes qu’une pute! ». Ce dragon le surveillait tout le temps, y compris financièrement.

Q – LANG ÉTAIT-IL JOUEUR ?

A – Non.

Q – QUEL RAPPORT AVAIT-IL À L’ARGENT ?

A – Il avait disposé de moyens colossaux durant sa première carrière, mais une fois à Hollywood, il se montra incapable de discuter argent avec les producteurs. Il percevait des salaires de plus en plus dérisoires. Même avec Brauner, producteur du diptyque Indien, il ne sut pas négocier. Ce qui lui importait, plus que l’argent c’était de pouvoir réaliser le scénario tel qu’il l’avait conçu. À la limite, il aurait pu se contenter de tourner dans une chambre nue.

LANG VON H BERLIN APPT.

Q – LORSQUE JE REGARDE LES PHOTOS DE LANG ET THEA VON HARBOU DANS LEUR LUXUEUX APPARTEMENT BERLINOIS, JE N’ARRIVE PAS À ÉTABLIR LE LIEN ENTRE CE DANDY MONOLOCLÉ, LE RÉALISATEUR DE « M » ET « THE BIG HEAT »… IL ME SEMBLE PERCEVOIR UN GOUFFRE ENTRE CES PÉRIODES DE SA VIE…

A – Quand je l’ai connu, il souhaitait s’habiller à l’américaine. Par contre lorsqu’il se déplaçait en Europe, il se croyait obligé d’arborer ces costumes à rayures que plus personne ne portait.

Q – L’HOMME AVAIT-IL CHANGÉ AUTANT QUE SES PHOTOS LE SUGGÈRENT ?

A – Ceux qui l’ont connu à diverses périodes disent que ses rapports avec les acteurs n’avaient guère changé, qu’ils avaient toujours été autoritaires et d’une grande raideur, que renforçait son accent. Il avait ce même comportement directif avec presque le monde. Plus détendu avec les gens qu’il connaissait depuis longtemps, il laissait libre cours à son accent viennois.

Q – VOUS CITEZ À PLUSIEURS REPRISES SA PHRASE : « IL FAUT LAISSER DORMIR SES SOUVENIRS »…

lang metropolis

A – Il tenait à oublier sa carrière allemande et sa vie avec Thea Von Harbou. Je suis sûr que ces souvenirs continuaient à le poursuivre, mais JAMAIS il n’a évoqué devant moi le nom de Thea.

Q – VOUS SUGGÉREZ, AVEC FORCE ARGUMENTS, QUE LE RAPPORT, TRÈS VIOLENT, DE LANG À THÉA VON HARBOU CONSTITUE L’OSSATURE DU TIGRE ET DU TOMBEAU.

A – C’est un vieux texte de Fereydoun Hoveyda, paru dans les Cahiers du Cinéma, qui m’avait mis sur la piste. En revoyant récemment le diptyque Indien, j’ai trouvé quantité d’indices et d’allusions qui appuient cette hypothèse en renvoyant au passé de Lang.

Q – « LE TOMBEAU D’UN GRAND AMOUR… »

A – Oui Il ne s’est jamais remis de la trahison de Théa, qui l’avait trompé avec un jeune Hindou. LE TOMBEAU fut l’occasion de transposer ce drame, en inversant ses données.

TIGRE10 - copie

Q –COMMENT A-T-IL A VÉCU CET AUTRE TRAUMATISME QUE FUT le MACCARTHYSME ? 

A – Il n’en fut pas affecté sur le plan professionnel. Il a été interrogé, mais ne fut pas inquiété. On ne retint rien contre lui, des témoins parlèrent en sa faveur, soulignant qu’il n’avait jamais eu d’engagement politique. Comment vécut-il cette période dramatique, je l’ignore car il n’en parlait pas.

Q – SANS ÊTRE UN FILM « POLITIQUE », THE BIG HEAT ÉVOQUE L’EXISTENCE DE LIENS ÉTROITS ENTRE MAFIA ET POLICE…

A – Tout ce qui tenait à la corruption, à la pègre, l’intéressait durablement. Lors de son retour en Allemagne, il suivait tous les faits-divers avec avidité. Il me reprochait de ne pas lire cette presse qu’il trouvait passionnante. Il lisait d’ailleurs tous les journaux, suivait la télé, s’intéressait à tout ce qui était moderne et tenait à partager ses curiosités et ses enthousiasmes.

Q – QUELLE ÉTAIT SON ORIENTATION POLITIQUE ?

A – Ni à droite ni à gauche, on serait en peine de le situer. Seule lui importait l’idée de Justice. Il était outré d’entendre que telle ou telle de ses fréquentations s’était mal comportée. Il fut effaré de voir les Cahiers du Cinéma consacrer un hommage à Leni Riefenstahl. Et quand quelque chose le bouleversait  à ce point, il revenait dessus plusieurs jours de suite.

Q – SON RETOUR EN ALLEMAGNE DÉÇUT BEAUCOUP, SAUF LES CINÉPHILES FRANÇAIS. COMMENT L’A-T-IL VÉCU ?

A – Assez mal. Pour commencer, certains journalistes allemands lui ont reproché d’avoir « déserté » son pays. Sa vision de l’Allemagne d’après-guerre était évidemment tout autre, le pays lui était devenu assez étranger. On aurait pu penser que la solitude qu’il avait ressentie à Hollywood se serait dissipée, mais une autre solitude s’y substitua.

TIGRE3 JOUR - copie

Q – BRAUNER, PRODUCTEUR DU DIPTYQUE « INDIEN », L’A-T-IL TRAITÉ AVEC LES ÉGARDS QU’IL MÉRITAIT ?

A – Il a été très bien reçu par Brauner, mais il y eut des frottements incessants pendant le tournage du TIGRE et du TOMBEAU parce Lang demandait continuellement des rallonges. Il n’avait pas non plus les meilleurs rapports avec ses acteurs dont aucun n’était transporté à l’idée de tourner avec lui. Quand je leur ai demandé des témoignages pour le livre, j’ai reçu des réponses très précautionneuses. Le plus étonné de ses collaborateurs fut sans doute le scénariste. Il croyait que ce serait un travail de routine, mais Lang s’est montré très exigeant, le forçant à remettre sur l’ouvrage, ciselant chaque réplique. « Mais, écoutez, ce n’est qu’une bande dessinée », lui disait celui-ci. « Pas du tout ». Je ne pense pas que Walther Reyer et ses partenaires aient vraiment saisi le dessein Langien, ils ont simplement suivi ses indications. Il était très directif, répondait sèchement « Parce c’est comme ça » quand un comédien s’interrogeait sur telle ou telle indication.

Q – VOUS AVEZ CÔTOYÉ À PLUSIEURS REPRISES HOWARD VERNON, UN DES INTERPRÈTES DE DIABOLIQUE DR. MABUSE, QUI AVAIT GARDÉ DES RAPPORTS TRÈS AMICAUX AVEC LANG. VOUS A-T-IL ÉCLAIRÉ SUR SA DIRECTION D’ACTEURS ?

A – J’ai su que Lang s’était principalement entretenu avec Werner Peters et deux ou trois autres protagonistes du DIABOLIQUE DR. MABUSE. Pour les autres, il s’est contenté d’indications rigides qui demandaient à être suivies à la lettre sans que l’acteur n’en connaisse l’arrière-plan. Il n’a pas été plus explicatif avec Howard Vernon. Quand celui-ci l’a interrogé sur tel ou tel détail, Lang s’est contenté de lui « Tu fais comme ça ». Un peu frustrant…

Q – IL A EU APRÈS LE TIGRE ET MABUSE D’AUTRES PROJETS QUI N’ABOUTIRENT PAS.

A – Sa vue baissait. Il se faisait faire des injections d’une concoction mise au point par un certain Docteur Niehans, qui était censée rajeunir l’organisme. Il fondait certains espoirs sur ce traitement qui n’eut aucun résultat.

Q – CROYAIT-IL POSSIBLE DE PROLONGER SA CARRIÈRE ?

A – Je pense que ces quelques projets furent davantage qu’une diversion, un moyen de rencontrer de jeunes actrices, comme Hawks à la fin de sa vie. Mais Lang ne pouvait tout simplement plus tourner.

Q – COMMENT QUALIFIER SES ÉCHANGES AVEC VOUS ? AVEZ-VOUS PU INSTAURER UN RAPPORT DE CONFIANCE ?

A – Il était toujours sur ses gardes, soupçonneux, très fermé. Je pense que c’est un homme qui a toujours été très inquiet, hanté par la peur. Cela remontait peut-être à sa jeunesse viennoise, où une police secrète épiait les cabarets, rapportait les propos des artistes. Cela a dû le marquer en profondeur.

J’avais du mal à mener une discussion détendue avec lui. Il y avait toujours une tension sous-jacente. Pour l’anecdote : il avait mis à ma disposition des cigares et une réserve de whisky… mais vérifiait régulièrement ma consommation sur laquelle il me faisait des observations… Comment se sentir à l’aise dans ces conditions ?

Q – VOUS PORTEZ SUR LANG CE JUGEMENT DÉROUTANT: « SENTIMENTAL ET CANDIDE, LANG EST UN IDÉALISTE ».

A – Idéaliste, oui, dans le sens où il croyait en une société idéale, mais tout sauf incolore et inodore ; une société n’excluait pas le crime, la violence  et les inspirations qui en procédaient.

Q – MAIS « SENTIMENTAL » ?

A – Je l’ai trouvé réellement affectueux et attentionné  sur la fin de mon séjour. Il voulait savoir si j’étais en bonne santé. Cela partait d’une amitié vraie, semblable à celle qu’il avait aussi pour Howard Vernon.  Il s’ouvrait ainsi, il se laissant aller à  évoquer la terrible solitude (« Einsamkeit ») dont souffrait… dont il était grandement responsable.

Q – ÉTAIT-IL CROYANT ?

A – Non, il n’a jamais parlé de religion. Je crois que cela ne l’intéressait pas. Un texte qu’il écrivit vers la fin de vie pour titre « Le Juif errant ». Je ne connais aucune autre référence de cet ordre, et je ne sais à quel besoin elle répondait.

Q – L’UNIVERS LANGIEN EST PLACÉ SOUS LE SIGNE DE LA NÉCESSITÉ. LE MOINDRE DÉTAIL EST SIGNIFIANT, ET ENTRAÎNE INÉVITABLEMENT UN EFFET. ÉLABORER UN TEL MONDE À L’ÉCRAN DEVAIT ÊTRE GRATIFIANT POUR LUI, ET ASSEZ RASSURANT.

A – Il a eu maille à partir avec des producteurs et des scénaristes américains en raison de son intransigeance ; il ne cédait rien qui touche à la création de son monde intérieur. Vers la fin de sa vie, je pense qu’il  fut heureux de n’avoir fait aucune concession. Ce qui était sur l’écran lui appartenait en propre…

TOMBEAU6 - copie

Interview : Olivier Eyquem

 

Alfred Eibel : « Fritz Lang ou Le dernier bond du tigre », Klincsieck, 2017, 21 €

 
1 commentaire

Publié par le octobre 13, 2017 dans Uncategorized

 

Tue-Tête : Frédéric Sounac

L’Europe se désagrège, le dérèglement climatique semble avoir été préparé pour s’attaquer aux cordes vocales des habitants et les soumettre. La méfiance est à l’ordre du jour, la cybernétique corrompt le langage, les meurtres s’enchaînent. Cependant une voix s’élève, celle de Tue-Tête, un chanteur. Il incarne par son chant la plénitude musicale et la spiritualité. Ce roman exige de la concentration. S’il fait songer aux derniers romans de Maurice G. Dantec, à l’univers futuriste de William Gibson, il soulève la question souvent posée par les lecteurs déroutés de Philip K. Dick qui répondait : votre réalité n’est pas la mienne, la vôtre n’est qu’une illusion que votre perception a figée. On imagine ce type de réponse de la part de Frédéric Sounac à ses lecteurs.

Alfred Eibel

Editions Pierre-Guillaume de Roux Editeur, 427 p., 24€

 
Poster un commentaire

Publié par le août 25, 2017 dans Uncategorized

 

Mumbo Jumbo : Ishmael Reed

Résumer Mumbo Jumbo serait une gageure. Il s’agit d’un livre dont les parties sont de différentes natures assorties avec malignité. Il s’agit d’espoir et de frustrations de la part des Afro-Américains qui pourtant ne cessent de dire que leur religion, leur passé, leur légende remontent à l’Egypte des Pharaons ce qui les autorise à secouer le cocotier de l’homme blanc. Et Dieu sait que les personnages de ce livre ne s’en privent pas autour d’un homme appelé Papa Labas, jeteur de sorts qui ne cesse de fulminer contre les suprématistes blancs. Un livre bourré d’humour, d’appel aux ancêtres, de rêves abimés, de désappointements, d’agitation et de violence afin que l’ombre maléfique n’obscurcisse plus jamais leurs demeures. Un livre essentiel à ranger à côté de Drylongso qui est un portrait de l’Amérique noire de John Langston Gwaltney. Le poète Langston Hugues résume les avatars rassemblés par Ishmael Reed : So long / So far away / If Africa.

 

 

Alfred Eibel

 

 

Editions de l’Olivier, 374 p., 14,90€.

 
Poster un commentaire

Publié par le août 25, 2017 dans Uncategorized

 

Alain Paucard : Éloge du cocu

Ceux qui l’ont été, pourquoi l’ont-ils été ; pourquoi les hommes qui ne le sont pas encore le seront-ils sous peu. Alain Paucard répond à ces questions en s’appuyant sur de nombreux exemples. Il nous surprendra toujours citant à l’improviste des cas insoupçonnés. Le roman, le théâtre, le cinéma abondent en infidèles sans pour autant déboucher sur un drame. Il y aura toujours des aveugles qui ne voient rien venir. Bons bougres balourds, il leur arrive d’en tirer fierté se prouvant à eux-mêmes, bombant le torse, parce que la beauté de leurs femmes est irrésistible ! L’amant en puissance flaire, devine comment s’y prendre pour faire tomber la belle. Paucard remarque que le cocuage remonte à la plus haute antiquité. On s’en serait douté. Les cas de figures étaient, qui sait, différents. Il y aura toujours un cornard qui accepte sans moufter, de crainte d’être la risée de son entourage. On le subodorait un peu, Littré considérant le mot cocu comme empreint de mépris. Pas pour tout le monde, il faut qu’on se le dise. Comme le fait remarquer notre ami, les cocus abondent et semblent se relayer d’une génération à l’autre avec cette délectation qu’on attribue aux esprits sans malice. Parmi les prédateurs se trouve de temps à autre un aigrefin qui ne peut s’empêcher de multiplier les conquêtes. Un écrivain de mes amis ne pouvait rencontrer un jeune couple sans coucher le lendemain avec sa femme. Sans doute pour se consoler, la victime fera sienne ce qu’écrit Paucard à savoir que l’homme est né pour être cocu. Esprit roublard, Alexandre Dumas fils note : «  Les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter ».

 

Alfred Eibel.

Éditions Xenia, 97 p. 14 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le juillet 28, 2017 dans Uncategorized

 

Max Genève, Le transformiste

Peut-on parler de héros ? Jean Jannessaint est un homme sans caractéristiques particulières. On ne le remarque pas assez, il nous oblige à le remarquer en se déguisant, entrer dans la peau d’un autre, devenir celui que l’on va respecter. Quelle victoire devant tant d’êtres interchangeables ! Qu’il soit costumé en cardinal, en médecin, l’essentiel est de duper son monde. La crédulité atteint des sommets inespérés. Jean n’en revient pas. D’où notre transformiste doté d’une imagination débordante. Les mensonges qu’il profère l’étonnent lui-même. L’espèce d’imbécile heureux envahit le monde ; l’incurieux a une belle descendante ; les égoïstes, on a du mal à les compter ; le bel indifférent se reconnait à son rire niais ; le gobe-mouche aux plis du front. Janessaint lui-même, vis-à-vis de quelques femmes, se sent devenir quelqu’un. Il n’est plus cet être interchangeable, ce clone, ce pince sans rire que quelques femmes considèrent tout à coup attachant. C’est aussi un comédien d’expérience. Sans relief mais passant d’un déguisement à l’autre avec aisance. Il lui faut acquérir de l’épaisseur. Voilà qu’il est repéré par un ministère, recruté pour ses aptitudes, pour ses capacités, pour son habileté. Tantôt en agent double, tantôt en fonctionnaire. Le médiocre triomphe toujours. « Je l’ai voulu sans doute, et je le veux toujours » (Jean Racine). Face aux têtes vides, un virtuose est vite repéré. Max Genève donne à réfléchir, crée un homme simple. On n’est jamais soi-même que travesti.

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 195 p. 16 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le juillet 17, 2017 dans Uncategorized