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Archives du juin 14, 2019

L’Algérois, d’Éliane Serdan

Des confessions, une suite d’indécisions, des bruits diffus, des nostalgies, des inquiétudes qui se meuvent en théâtre d’ombre, agitent les personnages de ce roman, qui reconnaissent leurs faiblesses, leurs torts, face à une nature immobile, qui les plonge dans un état pathologique caractérisé par la lassitude. La vie semble tenir à un fil ténu comme un poème de Jean Follain. Nous sommes en 1962. C’est alors qu’apparaît devant Marie, Pierre, et bien d’autres, un garçon rentré d’Algérie, qui va, comme au bowling, s’adonner à un jeu de quilles avec une perversité inconnue de ce village habitué à la lenteur. Le jeune homme se nomme Jean Lorrencin. Il a de la prestance, est cultivé, a fière allure ; en deux mots, c’est un beau mec. Voilà Marie qui émerge pour de bon face à un personnage issu d’un vaudeville qui apparaît aux moments les plus inattendus. Peu à peu on apprend qu’il est fiché extrême droite, qu’il a bonne mémoire : Maréchal, nous voilà !, lecteur assidu de Je suis partout. Dans ce domaine, il en surprendra plus d’un. Construit à la façon d’un roman à énigmes, dans un style constant, régulier, il laisse au lecteur le soin d’y voir plus. Éliane Serdan a créé ce qu’on pourrait appeler le roman du doute, selon les circonstances.

Alfred Eibel.

Serge Safran éditeur, 144 p., 15,90 €.

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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

William R. Burnett : Underwold. Roman noir

Tout le monde est corruptible. À condition d’y mettre le prix affirmait Lucky Luciano à la fin de sa vie. Ce sont des personnages de ce type, gangsters affirmés, que W.R.Burnett (1899-1982) met en scène, se mettant à leur place comme s’il était un des leurs, dans un cadre qui rappelle la tragédie grecque. Ses personnages n’en ont rien à cirer de l’ordre établi en Amérique. Leur vision du monde est liée au système capitaliste ; le crime est un business comme un autre. Il s’agit de professionnels que décrit W.R.Burnett du temps de la Prohibition des années 30. Ce sont des conquérants au sein d’un Chicago qui ne cesse de se métamorphoser. Toujours sur leurs gardes, ils savent qu’un coup de fil peut leur sauver la vie ou la détruire. En dépit d’une technologie de pointe au service de la police, qui ne cesse de se perfectionner, les gangsters italo-américains savent que cette science ne peut triompher éternellement, face à des impondérables, à des comportements absurdes ou face à un détail insignifiant qui grippe la machine. Pourritures vivantes si l’on veut, un concurrent est d’abord une connaissance, ensuite un ennemi, puis un homme mort. Mon œuvre, déclarait W.R.Burnett, n’a rien de jubilatoire. Elle n’exalte ni le libéralisme, ni l’antilibéralisme. Elle correspond à ma vision du monde, ajoutant qu’il possède la bonne manière de saisir la réalité. Voyez les films tirés de ses romans, Le petit César, Asphalt Jungle. Lisez ses autres romans et vous comprendrez qu’il s’agit d’un véritable écrivain et non d’un fabricant de polars.

Alfred Eibel.

Gallimard / Quarto, 1120 p. 53 documents, 28 €.

 
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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized

 

Il ne suffit pas de lire, Les aphorismes de Karl Kraus, présentés et traduits de l’allemand par Alfred Eibel. Éditions Klincksieck, février 2019

L’œuvre littéraire de l’écrivain autrichien Karl Kraus (1874-1936) est mal connue en France. Peu de traducteurs se sont aventurés à l’exercice de médiation qui relève de l’art entre la si particulière langue viennoise des XIXe-XXe siècles et la langue française. De surcroît, les tentatives faites pour rendre possible dans l’espace linguistique français la connaissance de celui que son contemporain Musil rangeait dans la catégorie des « dictateurs de l’esprit », se sont heurtées à la matière même de l’œuvre faite de questionnements incisifs incitant à la réflexion sans jamais conclure.

Parmi les écrits de Karl Kraus, ses nombreux aphorismes demeurent l’élément-clé de l’œuvre. Avec Il ne suffit pas de lire, Alfred Eibel, lui-même d’origine viennoise et traducteur de nombreux auteurs, présente ici avec talent la traduction d’un certain nombre d’entre eux, nous précisant d’emblée que l’homme est infréquentable. Pamphlétaire redouté, il déteste ses contemporains, ne supporte pas la critique, pourfend impitoyablement la société viennoise et les compromis de ses confrères de la presse inféodés au pouvoir de l’argent. Il propose une perception toute personnelle des femmes qui ferait hurler de rage les féministes bon teint de notre société contemporaine : « Chez la femme, rien n’est impénétrable sauf sa superficialité », ou encore : « Quand la femme s’attend à un miracle, il en résulte un rendez-vous manqué. Par manque de ponctualité ».

Tel Diogène haranguant les foules avec cynisme, Kraus fut apprécié pour ses célèbres lectures publiques où ses aphorismes déclamés dans l’instant trouvaient la place de choix au bon moment. De quoi décupler la difficulté de traduction car il convient alors d’en retrouver toute l’inspiration et toutes les harmoniques. C’est sans aucun doute ce qu’a vécu Alfred Eibel dans cette expérience où il importe de « surprendre les insinuations » sans pour autant que la traduction soit plus claire, plus intelligible que l’original. Sans oublier aussi la célèbre définition donnée par Karl Kraus lui-même de ses aphorismes qui ne sont, au choix et en même temps, que des « vérités à demi » ou des « vérités et demie ».

Loin des « bons mots » consistant à en faire des vérités, les aphorismes de Karl Kraus sont parfois à rapprocher des syllogismes, aveux et anathèmes conçus par Emil Cioran dans le silence et la solitude de sa chambre de la rue de l’Odéon, pris dans un univers instable, dans un ensemble sans solution, irrésolu.

Un recueil de sentences sans thème précis dont le lecteur appréciera la vivacité autant qu’il percevra la promptitude de l’esprit de Karl Kraus, mais aussi toutes ses contradictions. À la condition d’en privilégier une lecture sélective et dans le temps, plutôt qu’in extenso.

Catherine Distinguin.

 
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Publié par le juin 14, 2019 dans Uncategorized