RSS

Archives du janvier 29, 2017

Mathias Zschokke, Trois saisons à Venise

Invité à séjourner par une fondation suisse, Mathias Zschokke, écrivain suisse vivant à Berlin, auteur d’une œuvre importante et reconnue, vit en partie grâce à ses nombreuses conférences plus que par ses droits d’auteur. « Venise est une drogue dure », dit-il. S’y installer exige de la patience. Comment échapper aux moustiques, aux touristes, aux visites d’églises, aux ravissements permanents. En écrivant à ses différents correspondants, il explique comment il s’en sort, de quoi est fait son quotidien, ce qui lui passe par la tête, les futilités du jour, les tâches ingrates, les bons mots, la bouffe selon l’humeur du moment, sans parler des séquences d’un paysage qui soudain change de tonalité. Lire un peu même si les livres ne vous apprennent pas grand-chose, boire, parler à ses amis, dormir, se soumettre à la météo. La position de Zschokke est la suivante : noter de quoi est composée une journée, l’acte le plus ordinaire consigné, rebattu. Son écriture lui assure un statut supérieur, plus éclatant, c’est cela aussi qui met de la lumière dans sa littérature. La vie est une question de cadrage. Passer du coq à l’âne, un art aussi difficile qu’au cinéma passer d’un plan au suivant sans qu’on s’en aperçoive. Mais alors quid de Venise ? Elle figure le lien vers qui l’écrivain ne cesse de revenir. Impossible que cela puisse être une autre ville. C’est parce que c’est Venise que les comportements des uns et des autres en sont affectés. On est loin de la Venise labyrinthique d’Henri de Régnier (1864-1936), on se rapproche de l’Italie du Président des Brosses (1709-1777). Au bout du compte, ces trois saisons ne pourraient être que de Zschokke, cinéaste également, ne l’oublions pas, qui sait choisir ses focales pour vous en mettre plein la vue.

Alfred Eibel.

Éditions Zoé, 379 p.24 €.

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized

 

Louis Soutter, probablement, de Michel Layaz

La Suisse est-elle un pays de pâturages et de citoyens paisibles inscrits dans la normalité ? Louis Soutter (1871-1942) en est l’illustration contraire. Bon élève, inerte, sans ressort, violoniste chu d’un tableau de Marc Chagall, par ailleurs dandy à l’exemple de Charles-Albert Cingria (1883-1954), provocateur, dépensier, Louis Soutter reste une énigme pour ceux qui ne se sentent à l’aise qu’en compagnie d’artistes au comportement modéré. Or, Soutter n’appartient pas à cette catégorie. Pénitent, on se demande bien pourquoi, sujet à des bizarreries, mélange de hargne et de résignation, séparé du monde, à la sensibilité inquiète, ce peintre fantasque peignait avec son doigt accouchant d’une œuvre hypothétique à la manière dont l’univers ou un monde en particulier a été formé. Il a longtemps été interné dans un asile de vieillards alors qu’il n’avait que cinquante deux ans. Michel Layaz écrit au sujet de ses représentations : « son œuvre giclée sur une feuille blanche pour dire les plaies et les désirs du corps » ajoutant qu’il dessinait « avec cette régularité irréfléchie, permanente, dans un état d’évidence ». Du point de vue du profil tracé autour de l’ombre d’un visage, on pense à certains films de F.W.Murnau (1888-1931), au théâtre d’ombre indonésien. En moins de quinze ans, Soutter a produit un ensemble graphique parmi les plus impressionnants du XXe siècle. Son pendant en littérature pourrait être Robert Walser (1878-1956) à l’univers fractionné, autre grand instable suisse. Avec retenue, de manière imagée, Michel Layaz suit son modèle à la trace. Grand incompris, moqué, Louis Soutter fut reconnu de son vivant entre autres par C.F.Ramuz et Jean Giono. On s’étonne aujourd’hui de ne pas trouver son nom dans le Larousse ni dans certaines encyclopédies.

Alfred Eibel.
Éditions Zoé, 240 p. 17,50 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized

 

« L’art n’efface pas la perte. Il lui répond ». Entretiens – 1984-2015 – de Jean-Paul Michel

Imaginez un Blaise de Montluc (1502-1577) poète. Sa violence accouche de poèmes tendus vers la pointe la plus fine du temps. C’est le cas de Jean-Paul Michel. Il fait le siège des mots, les affronte armes à la main, avec véhémence et rapidité d’exécution. Inspiré par Goya, Gauguin, Van Gogh, Cézanne, il veut que sa poésie apostrophe le lecteur, le secoue, le chahute. Que son poème soit gravé dans le marbre ; qu’il devienne une stèle commémorative. Les entretiens rassemblés ici remuent les vieilles valeurs de la fête, dans la perspective d’une façon autre de penser la société et, au bout du compte, qu’il y ait totale adéquation entre les termes choisis et son sujet. Il insiste : « Faire miroiter infiniment le vrai ». Jean-Paul Michel peut paraître archaïque, lui poète, qu’il soit également imprimeur, éditeur, notamment à travers sa maison d’édition William Blake et Cie. Qu’il s’agisse de ses livres ou ceux des écrivains rassemblés, il choisit son papier, ses caractères, sa mise en page. Rien ne doit distraire l’attention portée au poème. Il doit irradier tel le bijou indiscret dans son écrin. Ne répétait-il pas à l’envie que rien ne doit mentir dans un livre. Rien ne doit entraver la marche d’un poème qui, de par sa vigueur, par sa violence, sa rage dirait Georges Bataille, qu’on ne puisse plus le confondre avec une production pléthorique du regret éternel. Tels Georges Bataille et ceux du camp de Jean-Paul Michel, ils tendent vers la transgression « qui seul peut produire la limite comme limite ». Edmond Gillard (1875-1969) a résumé l’éthique du poète : « les vrais poètes ne travestissent jamais les choses, ils ne les habillent pas d’ornements, ils ne les affublent pas d’un costume d’apparat verbal ». L’art n’efface pas la perte…

Alfred Eibel
Éditions Fario, 247 p. 22,50 €.

 
Poster un commentaire

Publié par le janvier 29, 2017 dans Uncategorized