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Poupe de François Cérésa

29 Août

Ainsi que l’écrivait André Gide, il y a des livres qui vous tombent des mains. Il y en a qui retiennent votre attention : celui-ci, par exemple. Davantage, ce livre semble avoir été écrit à votre intention. De plus, vous suivez page par page une vie dont vous semblez faire partie. Et puis, tant d’émotion contenue vous trouble, vous agite. Cet hommage au père disparu, François Cérésa le cerne de toutes parts, sans omettre de se mettre au centre de ce cercle qui rend ce livre encore plus saisissant. Comparaison et déraison font ici bon ménage. Dans tant de livres on sent que l’auteur se tient sur le rebord de son sujet que pour une fois que celui-ci fait partie de la mêlée, on ne peut que se réjouir. J’allais oublier ces écrivains qui à force d’avoir trop lu attrapent un style qui n’est pas du temps présent. Alors que Cérésa ne s’embarrasse pas de précautions langagières. Il y va franco avec sa prose bien de France, en direct, sans chichis, crue s’il le faut, sans saillies sinueuses, si bien que le lecteur se sent personnellement concerné. Chaque singularité de Poupe, sobriquet du père, rejoint quelque part le fils. D’un tempérament à l’autre. « J’étais un prolongement de toi, toi un prolongement de moi » écrit avec hâte, l’hommage s’accélérant, deux tronches s’affrontent pour le meilleur de leurs vies et pour les nids de poule de leurs réflexes, ce qui confère au père ainsi qu’au fils, une stature qui en impose. Car c’est l’affrontement de ces deux mémoires qui procure à ce livre son relief singulier. Tout y passe, la tolérance, le travail, l’amour, le parler juste qui sent la bonne truffe, le retour sur soi-même, la ferveur, l’insouciance qui se présente fortuitement et se justifie. Ici, Cérésa grimpe sur le mât de cocagne de sa jeunesse énumérant comme ça lui vient à l’esprit ce qui le constitue. Les célébrités prises dans les rets de la mémoire, les petits cambriolages mentaux, de l’admiration, de la tenue, les périls de la vie qui ne s’économisent pas, les westerns, le tennis, l’embouteillage des amitiés, de temps à autre une pincée de littérature, quelques excès. Ce livre déborde de générosité. Avoir un père, écrit Cérésa, avec qui il a échangé tout ce qu’il a pu « pendant plus d’un demi-siècle, c’est exceptionnel ». Nous disons en tournant les pages : en effet. Ce qu’il déroule est vrai, vrai de vrai, c’est peu dire ; on comprend quand il note « J’aime cette fermentation de souvenirs qui se recyclent autant qu’ils se conservent ».Sans se présenter comme un législateur de la mort ou comme un écrivain charismatique méditant sur notre disparition (c’est pour quand ?), Cérésa écrit en prévision de la vie traversée que « passer si peu de temps sur terre me saute aux yeux ». À nous aussi. « Dans la vie intellectuelle comme dans la vie de tous les jours, il serait bon d’avoir plus de sentiments (1) et moins de raisonnement ». Au rebut les idéologies, les théories, les doctrines, les thèmes dits majeurs, Cérésa s’en défait. Brusquement le livre se presse vers la fin, plus prompt encore sur les dernières pages et l’on comprend qu’on fuit à bride abattue ceux qui s’acharnent à lui indiquer le bon sens de l’Histoire.

Sans aller jusqu’à cette déclaration de Julien Benda qui dit à peu près qu’on ne saura jamais à quel point il aura méprisé ses contemporains, dans Poupe on sent quand même, ici et là, qu’on s’approche, qu’on aborde ce type de discours avec moins de véhémence. Disons le, ce livre nous touche à des points précis de notre sensibilité.

Alfred Eibel.

Éditions du Rocher, 274 p. 18,90 €. Disponible en librairie à partir du 1er septembre 2016.
(1)C’est nous qui soulignons.

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Publié par le août 29, 2016 dans Uncategorized

 

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