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Après la guerre, d’ Hervé Le Corre

29 Juil

Ce que nous aimons dans le polar, c’est quand tout va de travers, quand les ténèbres s’amoncellent, quand les rues mal éclairées sont les terrains favoris des prédateurs, à la recherche du point faible d’une nouvelle proie. Cela ne suffit pas. Il nous faut encore que l’auteur se mette dans la peau d’un autre, vivant ses sensations, ses angoisses, ses désirs, que nous les partagions avec lui, que nous, voyeurs de ces bars-caves, nous participions aux intimidations à répétition lorsque, mine de rien, planent des menaces, lorsque les dialogues se heurtent, agressifs de préférence, et que les hommes gris réunis en ces lieux obscurs fomentent des mauvais coups.

Bordeaux, rescapée de la seconde guerre mondiale, panse ses plaies, ressuscitent les planqués. Pétochards, ils se comportent en dur à cuire par leur comportement, rongés qu’ils sont par la méfiance. Chaque levé les fait pousser un soupir. Ils ont le sentiment de l’avoir échappé belle, ils ne savent pas pourquoi, c’est comme ça. Les salauds sont blindés, n’hésitent pas à prendre des risques calculés. Ils ont des regards « d’eau morte », se regroupent, forment la confrérie des spoliateurs et des roublards. Ils participent à des affaires douteuses sans trop s’impliquer, savent se dégager à temps lorsqu’ils sentent le vent du boulet. La trahison est pour eux une seconde nature. Dans Bordeaux règne la violence, la police est prompte à intervenir, elle est en permanence sur le pied de guerre. Dans ce climat alourdi par la pluie, le commissaire Albert Darlac prend ses marques. Dénué de scrupules, prêt à tous les compromis, cet homme qui ne s’est jamais repenti d’une quelconque entreprise, d’un quelconque raisonnement tordu, n’a pas cessé de montrer ses talents acquis sous l’occupation allemande. Après la guerre, le voilà tourneboulé, à peine étourdi, sur le point de se refaire une virginité. Il en rajoute, accumule les frasques, brutalités et plus si nécessaire. L’Occupation lui a fourni de faire ses preuves et on imagine facilement que ses donneurs d’ordres lui auraient volontiers épinglé un insigne de dignité sur le revers de son uniforme. Rien ne l’impressionne. Son statut de flic lui permet d’agir à sa guise. Il humilie, il gronde, il se veut une terreur comme Rod Steiger dans La chaleur de la nuit de Norman Jewison. Il est grossier, cruel avec les dames, l’alcool et le tabac contribuant à ses agressions permanentes. Dans un environnement de brutes, il tient le pompon. Sans culture, sans éducation, sans politesse, il observe, prêt à bondir. Il est le représentant type de ce qu’on appelle une pourriture vivante. Il s’accroche à la vie. C’est comme s’il s’accrochait à une rampe branlante sur un escalier effondré. Mais les abus répétés finissent par avoir une fin imprévue. Improbable, pense Albert Darlac. Il n’empêche, il paiera le prix fort de sa goujaterie. Nous sommes à l’époque des appelés en partance pour l’Algérie. Daniel, le garagiste, sait le sort qui l’attend. Il n’a pas envie d’être enrôlé pour faire plaisir à ces colons, qui le débectent, dit-il. Il se sent pris dans un engrenage, ne sait que faire, ne sait que dire. Le moindre bruit le fait sursauter, la peur le saisit. Puis, un jour comme un autre, un inconnu fait irruption dans la ville sous prétexte de faire réparer sa moto. Qui est-il au juste ? Que vient-il faire au milieu d’une fourmilière de malfrats et d’imbéciles heureux ?

Hervé Le Corre nous tient en haleine, crée une atmosphère difficile à pénétrer d’un monde fragile sur le point de chavirer dans le crime.

 

Alfred Eibel

Éditions Rivages

574 p., 8,50 €.

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Publié par le juillet 29, 2015 dans Uncategorized

 

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