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Entretien avec Bruno de Cessole

27 Mar

Je connais Bruno de Cessole depuis plus de vingt ans. C’est d’abord un écrivain. Seuls les écrivains savent parler de littérature, ce qui explique que ses francs-tireurs ont du relief, possèdent une voix, un destin, une œuvre singulière, et que l’intérêt qui leur est porté relève de l’amitié. Pour mieux connaître Bruno de Cessole, recommandons la lecture de son roman, L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident(1), ce qui permettra d’établir des passerelles entre ce livre et ses francs-tireurs.
Alfred Eibel – Qu’est-ce qui t’a amené à écrire ce livre ? Serais-tu un irrégulier dans le siècle pour reprendre un titre de Julien Benda ?
Bruno de Cessole – Il est malaisé de se qualifier soi-même, mais il est vrai que je me sens davantage du côté des réfractaires et des irréguliers que du côté des notables de la littérature. Lorsqu’on a pressenti Flaubert pour savoir s’il accepterait la Légion d’Honneur, il a répliqué par cette phrase, que je fais volontiers mienne et que pourraient revendiquer bon nombre de mes écrivains favoris : « Les honneurs déshonorent, le titre dégrade, la fonction abrutit ! ». Les écrivains franc-tireurs que j’ai rassemblé dans cette Internationale, comme les « réfractaires » que j’avais enrôlé dans un précédent livre, Le Défilé des réfractaires (2), sont, pour la plupart, des insoumis par rapport aux conventions de la littérature et aux règles de la société. L’Internationale des francs-tireurs(3) est consacré aux écrivains étrangers qui sont les pendants de mes réfractaires français. Ils sont un peu moins nombreux parce que les portraits que je trace d’eux sont plus longs et que, l’éventail étant plus ouvert, j’ai dû me limiter à une quarantaine d’écrivains. Ils se situent entre le XVIIIe siècle et notre époque, le gros de la troupe étant constitué d’écrivains du XIXe et du XXe siècle. Les critères de sélection de mes franc-tireurs sont les mêmes que ceux établis pour mes réfractaires. Posséder une densité qui leur permet de résister à l’érosion du temps ; une vitesse d’évaporation faible, qui explique que leurs écrits perdurent toujours ; enfin, une forte résilience à la corrosion de l’époque. S’y ajoutent quelques traits psychologiques : la propension à l’insoumission, la réticence à ployer le genou devant les institutions, la tendance à cultiver sa différence plutôt qu’a approfondir sa communion, l’indépendance du jugement et du comportement, le refus d’aliéner sa liberté. Pour eux, la littérature est le parti de l’opposition permanente et des vaincus de l’Histoire. Ils sont tous ou presque ce que Lermontov appelait « des hommes en trop ».
Alfred Eibel : Pourrais-tu définir les catégories dans lesquelles ils se rangent ?
Bruno de Cessole : En dépit des points communs que je viens de citer, ils sont très différents les uns des autres, par le caractère, le tempérament, et par l’œuvre qu’ils ont composée. En feuilletant les ouvrages de ma bibliothèque, je suis tombé sur une typologie que Schopenhauer avait élaborée. Il avait rangé les écrivains dans trois catégories. Les étoiles fixes, celles qui brillent au firmament de la littérature, et dont la gloire traverse les siècles sans être altérée ; les planètes, dont le brio pourrait effectivement faire croire qu’ils appartiennent à ce ciel des fixes, mais dont la notoriété est tributaire de l’époque et n’y survit pas. Enfin, les étoiles filantes, qui forment les gros bataillons des littérateurs, et qui ne durent que le temps d’une mode. Ceux que j’ai retenus relèvent des deux premières catégories, mais j’ai tenu à mettre en lumière des auteurs de grande qualité restés inconnus ou méconnus, comme l’écrivain colombien Nicolas Gomez Davila, et les auteurs anglais Samuel Johnson et Cyril Connolly. On trouve parmi mes franc-tireurs des dissidents discrets , comme la romancière britannique Jane Austen ou le Suisse Robert Walser ; des révoltés flamboyants , tels Ezra Pound ou Thomas Bernhard ; des aventuriers dont la vie fut un roman, comme Giacomo Casanova, Jack London, Gabriele d’Annunzio ; des réprouvés politiques, comme l’Allemand Ernst von Salomon et le Norvégien Knut Hamsun, qui furent condamnés pour leurs idées et leurs agissements ; des rescapés du totalitarisme, tels le Russe Alexandre Zinoviev et l’Albanais Ismaïl Kadaré ; des martyrs de la littérature, comme Franz Kafka et Malcolm Lowry…
Alfred Eibel- Parmi les écrivains qui figurent dans ton livre il y a, d’une part, les exilés de l’intérieur et, d’autre part, ceux qui ont choisi ou été contraints de fuir leur propre pays. Deux façons de montrer qu’ils sont bien des irréguliers ?
Bruno de Cessole– Pour moi, tout véritable écrivain est un exilé de l’intérieur. C’est une première chose. Ensuite, il y a ceux qui se sont volontairement exilés de leur patrie ou qui ont été forcés à l’exil. Parmi ces derniers je pense, par exemple, parmi les contemporains, à Anthony Burgess qui, étant catholique dans un pays protestant, et en butte à une discrimination humiliante, a choisi de vivre longtemps en Asie puis en Italie et à Monaco où il est mort. Parmi les autres exilés volontaires, je citerai Lawrence Durrell, écrivain anglo-irlandais, qui a quitté l’Angleterre dans les années 30, cédant à l’appel du grand midi et s’exilant à Corfou où il a fait venir son ami Henry Miller. A côté de ces exilés volontaires, il y a des écrivains qui ont été contraints à l’exil pour des raisons politiques et, là, je pense à Alexandre Zinoviev, chassé de l’Union Soviétique en raison de ses opinions hétérodoxes et réfugié en Allemagne, où il a poursuivi une carrière de professeur de logique. Mentionnons encore Vladimir Nabokov, forcé d’abandonner la Russie au moment de l’accession au pouvoir des bolchéviques, et qui toute sa vie a vécu l’amertume de l’exil en France d’abord, en Angleterre, puis aux États-Unis. Quant aux exilés de l’intérieur, en raison de leurs opinions subversives, de leur refus du conformisme, ceux-là sont les plus nombreux. Le plus emblématique est sans doute Thomas Bernhard, écrivain autrichien qui a entretenu avec sa patrie une relation d’amour-haine extraordinaire. Il a détesté son pays, l’a accablé d’injures, mais en même temps ne pouvait écrire que lorsqu’il revenait en Autriche tant cette haine était le moteur de son écriture. Parmi les autres écrivains exilés en leur temps, je citerai Knut Hamsum, le grand écrivain norvégien, prix Nobel de littérature, ayant choisi au cours de la Seconde Guerre mondiale de soutenir l’Allemagne nazie, par détestation de la mentalité mercantile anglo-saxonne et américaine. . Il a été condamné à la déchéance, à la confiscation de tous ses biens. . Je pourrais citer également Jack London, Georges Orwell, Fernando Pessoa, qui sont de grands exilés de l’intérieur, ou bien parce que leur génie était trop en avance par rapport à leur époque, ou bien parce que leur liberté grande comme disait Julien Gracq, était incompatible avec les conventions de leur époque. Autre figure emblématique : Henry David Thoreau, écrivain américain, qui a vécu dans une cabane dans les bois, ,par refus du capitalisme américain naissant et ne trouvant sa raison de vivre que dans la sauvagerie.
Alfred Eibel – Pourrais-tu nous parler un peu de d’Annunzio qu’il est peut-être moins aisé de situer dans les catégories que tu viens d’énumérer ?
Bruno de Cessole –D’Annunzio fait partie de la famille des aventuriers solaires, comme Casanova. Il a voulu faire de sa vie, comme Lord Byron, une œuvre d’art mais cette esthétique l’a ensuite conduit vers la politique. C’est le seul écrivain qui a été créateur d’un État indépendant, la République de Fiume. Peu de vies ont été aussi romanesques et excessives que la sienne : poète journaliste, polémiste, député, héros de la Première Guere Mondiale, Don Juan insatiable, couvert de femmes et de dettes, recherchant à chaque fois le risque maximum…. Quand Mussolini a essayé de le récupérer au profit du régime fasciste, d’Annunzio a refusé de le suivre et a essayé de le détourner, en vain, d’une alliance avec l’Allemagne. Voilà un magnifique prototype d’aventurier ne suivant que ses propres lois et par ailleurs une sorte de surhomme nietzschéen.
Alfred Eibel – Quelques mots au sujet de Nicolas Gomez Davila, écrivain colombien, qui a écrit une chose qui me paraît profondément juste : « La modernité à toute époque est la livrée des intelligences domestiquées. »
Bruno de Cessole – C’est un écrivain peu connu, comme Alvaro Mutis, autre écrivain colombien. Tous deux étaient proches par le côté réactionnaire de leurs opinions. Nicolas Gomez Davila était un patricien sud-américain, suffisamment riche pour ne pas travailler, à qui on a proposé des postes importants comme celui d’ambassadeur ou de conseiller du gouvernement, postes qu’il a refusé pour rester totalement indépendant et libre. A la suite d’un accident de polo, qui l’a rendu en partie invalide, il a voué sa vie à la lecture. Il s’était constitué, dans sa vaste maison de Bogota, une bibliothèque absolument remarquable de plusieurs dizaines de milliers d’ouvrages, en plusieurs langues, et lisait le grec, le latin, et l’anglais, dans le texte. Il a consacré sa vie à la lecture, à la méditation et à l’écriture. C’est un écrivain très particulier parce qu’il a refusé le genre de l’essai pour se consacrer essentiellement au genre de l’aphorisme. En ce sens on peut dire qu’il est une sorte de Cioran des antipodes. . Il a publié trois recueils d’aphorismes à ses propres frais, sans chercher un éditeur, à l’intention de ses amis. Devant le succès que ses aphorismes ont recueilli, d’autres éditeurs l’ont publié et Samuel Brussel l’a découvert et l’a fait traduire en français. C’est un écrivain proche de Léon Bloy, catholique d’avant le Concile Vatican II, antidémocrate et l’un des critiques les plus virulentes de la modernité, Cioran. Ses aphorismes pourfendent la médiocrité de la civilisation contemporaine, l’avilissement de l’intelligence et de la lecture.
Alfred Eibel – Pourrais-tu me dire un mot au sujet de Gregor von Rezzori qui a écrit notamment : « J’écris parce qu’il existe un mensonge que je veux montrer. »
Bruno de Cessole – C’est un écrivain autrichien qui a passé la majorité de sa vie en dehors de l’Autriche. En fait il était né en Roumanie, dans la province de Bucovine, dans la ville même où était né Paul Celan, ville qui est passée de l’ancien empire austro-hongrois à la Roumanie puis ensuite à l’Ukraine, ville tout à fait cosmopolite, et qu’il a quittée un peu avant la Seconde guerre mondiale. Toute son existence a été une longue errance, de l’Allemagne au Canada, de la France à l’Italie. À travers ses multiples exils il a conservé la grande tradition littéraire viennoise, à la fois ironique et nostalgique, entretenant cette relation ambiguë d’amour-haine comme Thomas Bernhardt envers l’Autriche. Pour moi, Gregor von Rezzori est le dernier représentant de cette tradition austro-hongroise, K und K ( impériale et royale) qui a été magnifiquement incarnée, notamment, par Robert Musil et Joseph Roth. Tous ses livres reflètent un double sentiment, celui de la nostalgie pour l’Autriche et celui de l’ironie envers son pays. C’est un prototype de ce que Nietzsche appelait le « bon Européen ».
Alfred Eibel – Parmi les écrivains que tu n’as pas connus, est-ce qu’il y en a un que tu aurais souhaité rencontrer ?
Bruno de Cessole – Parmi les écrivains que j’évoque, j’en ai quand même rencontré un certain nombre : Anthony Burgess, Lawrence Durrell, Ernst Jünger, Ismaël Kadaré, James Salter, Paul Nizon, V.S Naipaul… J’aurais souhaité rencontrer Ernest Hemingway, parce que c’était un grand vivant et une grande gueule, mais aussi un individu plus sensible et vulnérable qu’il n’y paraissait. Cela m’aurait amusé de rencontrer Schopenhauer, pour sa conversation corrosive et sarcastique. J’ai assisté à une conférence de Jorge Luis Borges au Collège de France, mais j’aurais aimé le rencontrer dans son appartement de Buenos-Aires et discuter littérature, philosophie et mythologie avec lui. . J’aurais aimé écouter les bons mots et les réparties de Samuel Johnson, dans ces tavernes qu’il affectionnait. J’aurais aimé , enfin, baguenauder dans les rues de Paris ou de New-York  en compagnie de Henry Miller, autre grand vivant qui avait l’art de faire parler les gens
Alfred Eibel : En une phrase, quel est le propos de ton livre ?
Bruno de CEssole : Payer ma dette envers les auteurs qui m’ont nourri, éclairé et encouragé, mais, surtout, inviter à découvrir ou redécouvrir ces grands écrivains dnt Samuel Jognson disait que c’est à eux que les peuples doivent leur plus grande gloire.

Entretien réalisé le 23 janvier 2015 par Alfred Eibel au domicile de Bruno de Cessole.
L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident, édition de la Différence, 2008.
Le Défilé des réfractaires, l’Editeur, 2011.
L’International des francs-tireurs, l’Editeur, 2014.

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Publié par le mars 27, 2015 dans Uncategorized

 

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