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La rumba à Beethoven, de Gemma Salem

16 Oct

Qu’on ne s’étonne pas d’entendre dire avec assurance, je suis européen, par des personnes n’ayant jamais mis les pieds en Europe, car l’Europe, c’est aussi la fameuse Mitteleuropa, l’autre empire du milieu, mêlée d’aromates turques, de viennoiseries et pâtisseries tchèques. Avec Gemma Salem, libanaise d’origine mais née à Antioche, ce n’est pas seulement l’Europe enfourchée à grands sauts, c’est aussi l’Orient des poufs, là où la langue française a encore quelque crédit, Téhéran, les années 50, ses jardins de Golestan, ses cabarets îlots de liberté. (Ça nous ramène au livre prémonitoire de Krishnamurti : La première et la dernière liberté).

Le père de Gemma Salem bon pied, bon œil, homme de poids et au sens figuré, se heurte à sa fille aussi absolue que lui et qui finit par fuir à dix-sept ans avec un pianiste de cabaret, après force cigarettes consumées et disputes. Polyglotte, écrivain, metteur en scène, comédienne, Gemma Salem fait songer à ces gens d’Europe centrale nés avec tous les dons. Turbulente et rêveuse, elle ne cesse de voyager espérant le meilleur là où elle pose ses valises ; là, où l’homme de sa vie qui ne peut être finalement que l’homme d’un moment, la rejoint. Ça peut se produire à Lausanne, en Turquie, à Paris, à Moscou, juste un tour de piste, trouver un boulot provisoire ; prendre le large sur un tapis volant d’intrigues, de frasques, d’aventures amoureuses, sans se laisser freiner par des repentirs. Elle traverse ainsi l’Europe à la capricieuse, quitte les tempêtes. Quant à ses amours, il y en a qui s’allongent, il y en a qui soudain se figent. S’attacher certes à condition de pouvoir se détacher le moment venu. Elle accumule les expériences en un temps record, se nourrit l’esprit, a « l’indépendance chevillée au corps » et le nomadisme dans la peau.

Arrive le moment où, mère de famille, elle se consacre à ses enfants, inlassablement sur la brèche, « le sang plus vite » écrivait Garcia Calderon. Surtout ne pas perdre pied ; choisir, se fixer, ou se laisser porter. Dans ses plus belles pages on devine le Général Dourakine ou Les malheurs de Sophie. Le mariage, ne cesse-t-elle de proclamer, n’est pas une mince affaire. La convivialité non plus. Elle passe sans crier gare de la déférence à l’indifférence, fréquente des célébrités, court après l’argent tandis que les emplois se succèdent, ce qui ne l’empêche pas de publier un livre sur Franz Schubert, Thomas Bernhard et les siens, un écrivain ironique et ravageur qui traque la grotesque dans une prose lancinante. Elle publie Le roman de Monsieur Boulgakov, auteur fantastique qui met en scène la bureaucratie et sa lente décomposition. Gemma Salem n’a cessé durant sa vie « to fix the beauty », formule favorite de Frédéric Prokosch. Plus on avance dans ce livre, plus on saisit que l’instabilité du monde conditionne l’instabilité des personnes. Gemma Salem attire et sait se faire désirer. Futilités et frivolités s’additionnent, forment un bouquet des plus présentables à condition que les circonstances coïncident avec son tempérament.

L’âge venant, l’envie de rien fait surface quand Gemma Salem se heurte à d’innombrables difficultés ; quand l’éternel errance tire à sa fin ; quand l’écume des jours se dissipe. Et si Vienne en fin de vie l’a sédentarisée, c’est peut-être parce que l’ambiance dans le monde, où qu’on aille, est devenue un système mondialisé qui ne tolère plus les variantes et que tout compte fait, elle constate que sur Vienne plane encore une belle ombre, celle d’un reste d’empire. Arrivé au bout du chemin que reste-t-il ? Des souvenirs en masse, des éblouissements, des aveuglements, il en faut, et le sentiment que seuls connaissent les grands voyageurs dont parlait Valery Larbaud, de n’avoir jamais éprouvé franchir les frontières.

Vivre, quelle drôle d’affaire, proclame Gemma Salem. Vivre « cette chose incroyablement belle, indiciblement joyeuse, qu’elle soit tellement difficile aujourd’hui, tellement étroite, tellement sanglante, tellement dégoutante… » écrivait Nazim Hikmet il y a plus de quarante ans, rattrapant Gemma Salem et ses conclusions, dans ce livre aux aventures surprenantes, aux descriptions amusées, parfois caricaturales, bien frappées, c’est sûr, allègres et vives, rehaussées par des caractères admirablement observés. Que d’éclat, de verve, de profondeur aussi et d’observations fines pourrait-on encore ajouter.

Alfred Eibel,

Pierre-Guillaume de Roux éditeur

251 p. 23,50 €.

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Publié par le octobre 16, 2014 dans Uncategorized

 

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