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ÉRIC ROHMER – Biographie, par Antoine de Baecque et Noël Herpe

08 Juil

L'AMOUR L'APRÈS-MIDI

 

 

 

C’est une biographie amoureusement peaufinée, comme on aimerait en posséder sur tout cinéaste « de chevet ». De Baecque et Herpe ont eu accès aux volumineuses archives de l’auteur de « Ma Nuit chez Maud », mais l’exploitation méthodique de ce fonds n’aurait pas été aussi féconde et instructive si l’empathie, l’intuition n’y étaient jointes à une objectivité sans faille. Par ses mystères et ses contradictions, ses zones d’ombre persistantes, la figure duelle de Maurice Schérer alias Éric Rohmer est de celles qui excitent l’imagination jusqu’à l’emballement. Qui peut rester insensible à la dimension romanesque de la vie rangée de ce petit prof qui réussit à cacher tout du long à sa mère qu’il était par ailleurs, sous un autre nom, un cinéaste célèbre et adulé ? Ce « secret », à lui seul, intrigue et fascine. D’autres s’y arrêteraient peut-être, mais nos deux Sherlock ne sont pas du genre à livrer une bio « clés en main ». Rohmériens avertis, ils échafaudent patiemment un dossier « béton », et l’on imagine la jubilation qu’ils ressentirent à mettre en perspective une myriade de témoignages d’acteurs et de techniciens, à passer au peigne fin et commenter la masse des écrits Rohmériens, dont une grande partie était inconnue.
De Baecque et Herpe ne pouvaient manquer d’explorer cette partie immergée, et notamment les écrits adolescents, les poèmes enfiévrés, puis, au seuil de la maturité, les nouvelles qui contiennent en germe « Contes Moraux ». Sachant que celles-ci datent de la fin des années Quarante, on pourrait croire l’univers du cinéaste délimité, figé avant son « grand saut » dans la réalisation. Ce serait méconnaître la multitude des contretemps, regrets, déchirements inavoués qui jalonnent l’itinéraire de cet homme moins lisse, plus « trouble » et troublant, plus ambigu que ne le suggère le classicisme de son écriture. Dès « La Collectionneuse », le spectateur pouvait d’ailleurs s’interroger sur la sincérité d’un discours vertueux préludé par un montage médusé des « body parts » androgynes d’une Haydée Politoff cadrée sous toutes les coutures. Ruse publicitaire, pitance offerte au glouton optique, comme le fera Godard dans « Le Mépris » ? Pas vraiment : au vu de ce qui suivra, on serait plutôt enclin à invoquer une manière de pari avec soi-même, une mise à l’épreuve par Rohmer de la « chasteté absolue » qui régira ses rapports avec la kyrielle de jeunes filles – aspirantes comédiennes, inspiratrices, admiratrices éperdues – qui hanteront son univers.
La tentation, refoulée, repoussée in extremis, est, bien sûr, le nerf de ces « Contes ». Elle atteindra un maximum de suggestivité (et d’invraisemblance) dans « L’Amour l’après-midi », sans doute son film le plus « autobiographique » de l’uateur. Paradoxe : le cinéaste le plus pudique et le plus discret qui soit se livre, se découvre autant qu’un Bergman ou un Pialat, et meublera ses fictions de souvenirs et fantasmes très anciens, aussi tenaces que la passion « déviante » qu’il vouera jusqu’au bout à la Comtesse de Ségur et à ses petites filles modèles…
On sait que Rohmer vint tardivement à la rencontre du cinéma. Son adolescence fut focalisée sur l’écriture, source d’incessants échanges avec son frère René, bien plus ouvert et progressiste que lui. Liés par une indéfectible amitié en dépit de tout ce qui aurait pu les séparer, les deux Schérer commentaient mutuellement leurs écrits, parfois s’en partageaient la rédaction. Dans les courtes fictions évoquées par De Baecque et Herpe, on décèle certains « blocages » typiquement Rohmériens. L’histoire intitulée « Rue Monge » (le quartier de prédilection de Rohmer, toute sa vie durant) préfigure ainsi « Ma Nuit chez Maud ». Durant cette période « anté-cinéma », l’écriture compte tant aux yeux du jeune « Momo » qu’il se calfeutre dans sa chambre alors que Paris vit rien moins que… la Libération. Indifférent à ce qui mobilise ses concitoyens, et lui paraît sans doute relever de l’anecdote, c’est entre ces quatre murs qu’il écrit son roman « Elisabeth », qui passe totalement inaperçu. Un peu plus tôt, Rohmer avait échoué à l’agrégation, revers encore plus humiliant pour un jeune intellectuel provincial soucieux de consécration. « Devenir écrivain et cinéaste ressemblait beaucoup à une revanche », dira René.
L’édition lui battant froid, reste… le cinéma, où Rohmer va faire son entrée par la critique. Des amitiés se nouent (Alexandre Astruc, apôtre de la « caméra-stylo », Paul Gégauff, mauvais ange charismatique dont Rohmer dira « C’est le seul être qui m’ait réellement influencé »…)
Au contact quasi permanent du prolixe Gégauff, dont il mettra des années à se défaire, Rohmer est saisi d’une fringale d’écriture, mais les refus répétés de Gallimard le ramènent durablement vers la critique, dont aucun jeune cinéphile ne pouvait encore espérer qu’elle serait un sésame pour la réalisation.
Pour ses tardifs débuts en cinéphilie, Rohmer met les bouchées doubles et fait le meilleur des choix en fréquentant le très élitiste ciné-club « Objectif 49 » dont André Bazin est des figures les plus influentes. Mais sa première école est la Cinémathèque d’Henri Langlois, alors installée avenue de Messine. Son autorité critique s’impose d’emblée avec la publication de l’essai « Le cinéma, art de l’espace », considéré a posteriori comme le texte fondateur d’une Nouvelle Vague qui n’a pas encore son nom. Conservateur « désengagé », Rohmer est rejeté tant par les pontifiantes « Lettres françaises » que par « Les Temps modernes » où il ne fera qu’un court passage. Son prestige auprès de la génération montante n’en est que plus éclatant : en mars 1950, il devient président du bientôt légendaire « Ciné-club du Quartier Latin ». Il fait alors figure de mentor auprès de très jeunes gens comme Jacques Rivette (dix-huit ans), Claude Chabrol, François Truffaut, Jean-Luc Godard et Jean Douchet qui deviendra un très proche collaborateur aux « Cahiers du cinéma ».
De Baecque et Herpe brossent le tableau très vivant d’une époque particulièrement féconde sur le plan critique et doctrinal. On y assiste ainsi au lancement de la « Gazette du cinéma » à laquelle collaborent Bazin, Astruc, l’extravagant Jean Boullet et deux nouveaux venus qui se signalent d’emblée par leur tonicité : Rivette (avec un long texte sur « Les Amants du Capricorne ») et Godard (un éloge inattendu du cinéma stalinien). Rohmer, pour sa part, opère une « conversion » radicale au vu de « Stromboli », qui achève de le convaincre de la supériorité d’un cinéma d’inspiration chrétienne.
Durant cette même année 1950, il réalise « Journal d’un scélérat » avec Paul Gégauff. L’année suivante voit la naissance des « Cahiers du Cinéma », que nous évoquerons dans un prochain article…

(À SUIVRE)

Olivier Eyquem

ÉRIC ROHMER – Biographie, par Antoine de Baecque et Noël Herpe. Stock, 2014. 29 €

 

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Publié par le juillet 8, 2014 dans Uncategorized

 

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