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21 Oct

L’EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKÉA, de Roman Puértolas

« Paris est tout petit pour ceux comme nous qui s’aiment d’un aussi grand amour », disait Garance. Mais, entre-temps, c’est la Terre entière qui semble avoir rétréci alors que s’élargissent les frontières de l’espace, et que s’y multiplient les échanges de messages, de concepts, de biens marchands, d’hommes partant louer leurs forces, rompant tragiquement avec leurs racines, perdant leurs familles, leur santé, leur vie à la poursuite d’un mirage.

C’est dans la grande tradition du « voyage merveilleux », à cheval sur celle-ci, ainsi qu’à rebours d’icelle, que s’inscrit ce roman si divertissant, tombé du ciel, qui se prophétisait comiquement best-seller… et qui, juste récompense, en est devenu un en vertu d’une mirobolante et vertigineuse mise en abyme.

Nous voici entraînés dans le sillage de cet Indien dont je renonce à transcrire le nom complet, me limitant pour l’instant à son second prénom, LAVASH, en hommage à ce craquant mammifère. Débarqué à Roissy pour acheter chez Ikéa un lit de fakir à 15 000 clous, Lavash (sacrée) se cache à l’intérieur d’une armoire qui telle une capricieuse boule de flipper, va le balader de Paris au Royaume-Uni, puis à Barcelone, à Rome pour une émouvante rencontre avec Sophie Marceau, en Libye, avant de retrouver l’opulente Française dont le corsage avait enflammé ses sens.

Ce voyage commence sous le signe du faux : quoi de plus bidon qu’un fakir, de plus mensonger qu’une armoire d’un bois de pin moins résistant que du carton ? Et que dire de ces téléviseurs aveugles, de ces livres vierges du salon modèle de la trop célèbre enseigne suédoise dont la réussite planétaire est symbole suprême du grand Toc universel ? On rit jaune (et bleu) de ces péripéties farfelues, de ce déluge d’infortunes déversé sur le pauvre Indien. Mais, si humble soit-il, Lavash nous émeut par son étonnante résilience. Bousculé, agressé, malmené de pays en pays après avoir subi d’infâmes humiliations sexuelles, il garde en toute circonstance sa dignité et révèle une ductilité que pourraient lui envier bien des Européens. À se demander si le salut ne viendra pas un jour d’Asie…

Comme tout voyage digne de ce nom, celui d’lndien est initiatique – pour lui, bien sûr, mais aussi et avant tout, pour nous autres qui ; au fil des chapitres, ouverts comme autant de tiroirs d’un buffet en agglo Ikéa,découvrons les divers facettes tragicomiques de la mondialisation : cohortes d’affamées, d’exilés, de sans-domicile délogés de leur camion… épaves et rebus du tiers-monde dont l’auteur se demande non sans raison si ce ne sont pas eux les vrais aventuriers des temps dits modernes. Alternant avec une folle virtuosité bouffonnerie, satire et pamphlet, Romain Puértolas chante un monde fou, fou, fou avec lequel il faudra bien composer si nous ne voulons pas mourir étouffés sous sa charge toujours plus pesante. Mais comment éviter ce triste sort ? Peut-être en comprenant que la bonté est ce qui nous distingue de ces désespérés, et qu’il convient d’entretenir et faire fructifier ce talent, clé de tout amour. Rédemption illusoire, prêche mielleux que ce « message » ? Non, il y a du vrai dans cette captivante histoire mieux achalandée qu’un catalogue suédois, du vrai certifié, estampillé, validé par un final où toutes les pièces s’imbriquent avec une précision jubilatoire qu’aucun ingénieur Ikéa n’atteindra jamais.

« Heureux qui, comme AJATASHATRU LAVASH PATEL, a fait un beau voyage en armoire et puis est retourné, plein d’usage et raison, vivre son amour le reste de son âge. »

 

Olivier Eyquem

L’EXTRAORDINAIRE VOYAGE DU FAKIR QUI ÉTAIT RESTÉ COINCÉ DANS UNE ARMOIRE IKÉA, de Roman Puértolas

Éditions « Le Dilettante », 2013, 19 €

 

 

 

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Publié par le octobre 21, 2013 dans Uncategorized

 

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