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Pierre Crescent : à propos de Drieu La Rochelle (suite)

02 Oct

Ces lignes écrites, je trouve dans les Mémoires de Jacques Laurent, Histoire égoïste, l’extrait d’un article donné par Audiberti, années cinquante, à sa revue La Parisienne. Le poète y dit de Drieu : « toujours à la limite de la faute d’orthographe, par dandysme subtil, par brillant laisser-aller ». « Faute d’orthographe » doit visiblement être considéré comme un lapsus calami, mais l’on ne peut qu’admirer ici le sophisme, guère subtil, où peut pousser une amitié posthumément durable. La désinvolture de Drieu se manifeste pareillement dans l’invraisemblance de certains enchaînements narratifs. J’en donnerai trois illustrations. La première, fournie par Louette à nouveau, qui la reprend à Jacques Lecarme plus haut cité : à la fin de Rêveuse bourgeoisie, la faillite de Camille Le Pesnel entraîne la perte de son beau-père Ligneul, lequel laisse néanmoins à sa fille Agnès une rente et un capital très conséquents. Sur un autre plan, je constate que si Caël-Breton, dans Gilles, apprend, lors de l’épisode du fils Morel, que Galant-Aragon, tenu par les Mœurs du fait des siennes irrégulières, a depuis toujours « travaillé auprès de lui pour la police », (« Cela le flattait, l’épouvantait et l’enrageait »), il n’en fait pas moins bloc avec ce même Galant, indicateur demeuré son lieutenant, comme si de rien n’était, lors de la réunion où Gilles affronte le groupe Révolte, Paul Morel suicidé. Il faut, convenons-en, une forte sprezzatura pour garantir ce type de continuité. Et, dans Rêveuse bourgeoisie encore – nous sommes dans un même laps de temps : « C’était avec ce veston terriblement usé qu’il devait aller à l’École des Sciences politiques » (p.261). « Yves était assez bien habillé… Ses amis le croyaient à peu près aussi aisé qu’eux » (p.270). « Yves n’était pas si élégant » (p. 274). Tout cela quotidien. Yves a-t-il des sosies ?

À côté de ces vices de construction occasionnels, un défaut principal – qui n’est assurément pas spécifique de Drieu, dont on rappellera que l’œuvre s’arrête au terme de la dernière guerre mondiale – heurtera le lecteur un tant soit peu exigeant, sensibilisé à la question du point de vue narratif, qu’il s’agisse de la théorie et pratique des « foyers réflecteurs » élaborée par Henry James, ou, un demi-siècle plus tard, de l’article fameux de Sartre (1939) sur La fin de la nuit de Mauriac et l’arbitraire complet de ce dernier vis-à-vis de ses personnages : c’est que, hors les fictions à narrateur déterminé (Blèche, Felipe pour L’homme à cheval…), Drieu, de traditionnelle manière, se comporte en romancier omniscient. Non seulement sait-il tout, mais souvent il en connaît davantage sur son personnage que celui-ci même – et en outre, procédé qui à juste titre heurtait beaucoup Sartre chez Mauriac, il n’hésite pas, dans le cours d’une scène, d’un chapitre, à sauter quand cela lui convient d’une conscience à une autre, un instant ou longuement. Et tantôt il épousera le point de vue de Gilles ou d’Alain, percevant le monde avec leur sens et leur esprit, tantôt les jugera sévèrement, tantôt se limitera-t-il à les décrire de l’extérieur. Pour des contemporains d’approche quelque peu aiguisée à cet égard, la willing suspension of disbelief de Coleridge n’est pas toujours aisée face à ces modes de récit. Même si, dans Le feu follet, la pression implacable de la mort en marche parvient, pour ce qui me concerne du moins, à balayer les résistances autrement spontanées.

J’ai qualifié L’homme à cheval d’excellent roman, dans une filiation classique ; et quel beau contraste entre la clarté généralement pure de sa langue et la rebondissante complexité de ses intrigues. Et les étonnantes quatre pages de la danse de Conchita (II, III). Il va de soi que, dans cette Bolivie de rêve, sous la plume de notre auteur alors soutien des nazis en France occupée, il s’agit aussi d’une fiction tout à fait réactionnaire (l’antisémitisme qui souille Gilles par chance absent), avec son culte du Chef, de la violence guerrière, du sacrifice mystico-religieux (le cheval de la fin), sa misogynie parée d’autant de glorifications de la femme, aristocrate ou royale putain, que l’on voudra, son regard sur les Indiens (eux aussi bien sûr célébrés de-ci de-là) : « Quand je voyais ses pieds et ses mains de Dona Camilla, je bénissais la cruauté de sa famille qui depuis trois siècles foulait les Indiens pour assurer la perfection du loisir dans des doigts aussi justement délicats et fermes. Et d’ailleurs, les Indiens étaient foulés auparavant, toutefois selon leur loi indienne, et ils le seront encore selon on ne sait quelle loi ». Simone de Beauvoir n’eut aucune peine à s’y pourvoir de citations diverses des plus éloquentes pour son propos, dans son étude « La pensée de droite aujourd’hui » de Faut-il brûler Sade ?

C’est, je l’ai indiqué d’emblée, l’essai de Frédéric Saumade, Drieu La Rochelle, l’homme en désordre (2003), qui m’a poussé à reprendre quelque peu le dossier Drieu. L’analyse anthropologique par lui opérée de son « rousseauisme noir », de son « esthétique de l’anomie » et de sa « mythologie de la catastrophe », de sa conception ritualiste de la guerre (aux pages ultimes de Gilles, la corrida est assimilée au déchirement dionysiaque, celui-ci prolongé jusqu’à la Passion christique), de son ambivalence foncière mais de l’unité de ses écrits dans toutes ses ambiguïtés, avec ce « goût antique et sain pour la destruction et le sacrifice » revendiqué dès Mesure de la France (1922), l’un de ses premiers textes – cette analyse me paraît remarquable. Et singulièrement le chapitre conclusif, « Fascisme, pensée savante et pensée sauvage », sur le Collège de Sociologie de Bataille, Caillois et Leiris, sa passion pour les thèmes du sacrifice et du suicide, ses dérives périlleuses qui inquiétèrent un Mauss dont il se recommandait (on observe en effet une « morgue élitiste » étonnante chez le Caillois de cette époque ; et un titre tel que « La communion des forts » a des résonnances quasi-fascisantes dans le contexte historique) : Collège de Sociologie dont Drieu fut, chose peu connue je crois, un auditeur assidu de 1937 à 1939. Sauf erreur, ce dernier n’en cite pas les membres dans ses écrits ; ni l’inverse. Saumade reproduit cette sentence symbolique du Jeune européen (1926) : « La seule vie dont les hommes sont capables, je vous le redis, c’est l’effusion de sang : meurtres et coïts. Tout le reste n’est que fin de course, décadence ». Et d’ajouter avec justesse : «  Il faut toute la fureur partisane de ses principaux exégètes pour en assumer qu’avant les années trente, Drieu n’était pas raciste, lorsque dans le même essai il écrit avec emphase : « Il y a une grande race blanche que j’ai toujours cherchée dans le monde. »

 

P.C. (à suivre)

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Publié par le octobre 2, 2013 dans Uncategorized

 

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