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Albert Dunkel, écrivain de génie, tueur en série, de Michael Siefener, Serge Safran éditeur, 235 p., 19 €.

31 Mar

 La création littéraire est issue de fonds obscurs. Pourquoi ne pas montrer étape par étape le montage d’une œuvre, ce qu’elle révèle de troublant ; allons plus loin, de crapuleux. Michael Siefener s’est attelé à cette tâche difficile. Avec Albert Dunkel on pénètre dans des zones obscures. Il a été durant des années le souffre-douleur de ses camarades d’école. Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) qui s’est consacré à l’étude des maladies mentales aurait vite diagnostiqué chez Dunkel, suite aux persécutions dont il fut la victime, un apprenti sadique, un malfaiteur au sens où l’entendait Julien Green, un désespéré absolu et par voie de conséquence un criminel en puissance. Heinrich von Maulschweig (1873-1938), le grand psychiatre viennois, a écrit, suite aux séances de quelques écrivains, que s’ils n’avaient pas écrit ils seraient devenu des criminels. N’a-t-on pas lu quelque chose de semblable à propos de Fritz Lang ? Le drame d’Albert Dunkel auteur de plusieurs romans remarqués, n’a pas pour autant renoncé à tuer. Celui qui déclarait avoir été un premier de classe, lecteur de Lovecraft, victime d’une mère castratrice, solitaire à l’exemple de Peter Lorre dans M le maudit, ne pouvait se satisfaire que par l’écriture. Confronté à l’incommensurable. Albert Dunkel vécut dans un monde de violence et de cynisme ; un monde absurde, déchiré, spectateur d’une civilisation en déclin, un monde paralysé par le renoncement et par la lâcheté. Il fallait qu’il se fasse entendre : N’a-t-il pas déclaré « Dieu m’a enfin entendu ! ». Pour secouer un peuple pris de léthargie, il fallait qu’Albert Dunkel le réveillât, car « L’homme est tout espoir. Lorsque l’espoir a disparu, il n’est plus que néant », notamment par son roman Les Mille yeux du Cauchemar (allusion au Dr. Mabuse). Propagandiste du pire, à l’exemple du Dr. Goebbels, prétendant pouvoir diriger, communiquer par contact ou à distance, à l’exemple de Franz Anton Mesmer (1734-1815) Albert Dunkel pétri d’incertitudes et d’angoisses, homme violent envers sa femme, au comportement irrationnel, inspire le dégoût ou attire. On connait l’intérêt que peut susciter chez le citoyen des personnages qui sentent le souffre. Une société « frankensteinisée » ne peut au bout du compte que voir se dresser devant elle, un homme comme celui-ci, fou et dangereux, qui dans un de ses romans décrit des meurtres avec un sadisme peu commun. Cet homme n’hésite pas à déclarer que l’Histoire n’est qu’un immense engrenage. Il a mauvaise conscience, il en joue, avance à tâtons dans les ténèbres. Il laisse ceux qui l’approche dans un état d’incertitude. Il fréquente l’obscur, le douteux, le confus. Il est l’ami des secrets. Le définir, c’est la bouteille à l’encre, d’une société composée d’hypocrites, de profiteurs. Sa singulière attirance pour les cimetières en a bluffé plus d’un. Sans domicile, il rôde la nuit, à la recherche d’un abri. Près de soixante ans après la fin du IIIème Reich, d’étranges rêveurs hantent encore les rues, des sorciers peu ordinaires, des êtres insaisissables, dans un monde « synonyme de maladie, mort, putréfaction et autres calamités ».

Dunkel est la prototype de cela. Ses cris inquiètent. Son occultisme laisse perplexe. Michael Siefener en biographe scrupuleux abandonne aux lecteurs plusieurs interprétations possibles. On sait par expérience que tout tyran commence par écrire des poèmes, loin de ceux de Trakl (1887-1914), Gottfried Benn (1886-1956) ou Paul Celan (1920-1970) qui ont pressenti les images cruelles et violentes à venir. S’il fallait s’appuyer sur quelques prédécesseurs de Michael Siefener, nommons Jorge Luis Bergès ou Arno Schmidt. Traduit avec talent, cette biographie se lit comme un roman criminel (krimi en allemand) comme une série de faits-divers, les uns plus impressionnant que les autres, à vous donner des sueurs froides.

Alfred Eibel

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Publié par le mars 31, 2013 dans Uncategorized

 

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