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TOUT S’EST BIEN PASSÉ, d’Emmanuèle Bernheim

15 Mar

La fin de vie d’un parent âgé nous semble parfois moins douloureuse lorsqu’elle s’inscrit dans un cadre temporel défini par des autorités médicales compétentes. Annoncer à une famille qu’il serait vain d’espérer une survie à J+20 ou J+30… rassure paradoxalement. Ce pronostic fait entrer le cercle des proches dans une durée mesurable et quantifiable, qui peut être partagée et assumée avec d’autres : l’hôpital, avec sa logique et ses rites émollients, entre en scène, nous dispensant d’accorder notre temps à celui qui se prépare à tout quitter.

Mais les fins de vie, qu’on aimerait voir prendre l’allure d’un fleuve tranquille, sont rarement exemptes de soubresauts et de mauvaises surprises. Le patient s’y révèle indocile et capricieux. On le croyait résigné, et voilà qu’il exige de partir dignement, en restant maître de son destin. Comment accueillir cette requête si légitime, dans un pays comme la France qui y met tant d’obstacles ? Faut-il prêter l’oreille à ce vieux père, qui a déjà une longue histoire d’improbables guérisons ? Ne pourrait-il pas se tirer d’affaire, une fois de plus… ?

En chargeant sa fille Emmanuèle d’honorer ses dernières volontés, le vieil homme la plonge dans une perplexité durable. Réaffirmant sur elle une autorité paternelle qu’elle pouvait croire révolue, il déréglera les rythmes de sa vie quotidienne, y introduisant des urgences, des incertitudes, des angoisses insupportables. Dès les premières pages de ce récit, les séquences s’enchaînent à un rythme haletant, maelström de sensations et d’affects qui happe et emporte le lecteur. L’écriture « objective » de Bernheim fonctionne une fois de plus à plein rendement, consignant avec une rigueur extrême ses plus infimes variations d’humeur, palpitations, moiteurs, nausées et battements de cœur. Ce ressenti dilaté, intensifié, obnubile sa conscience, lui interdisant tout recul. La narratrice se soumet à ce flux, qui par avance la rend captive du vouloir du père. Aussi dégradé que soit l’état de ce dernier, c’est lui qui établit la feuille de route. Elle tergiverse, diffère, alors que lui reste inébranlable jusqu’à la déraison.

Les incertitudes pourtant ne manquent pas : rechutes, aggravations temporaires, doutes, difficultés pratiques se multiplient jusqu’aux dernières heures, transformant une belle promesse en calvaire. Pire : les derniers jours dont ou pouvait espérer un répit, un ultime et paisible dialogue père/fille se dérouleront dans l’angoisse. La chute abrupte, en lieu et place de l’adagio espéré, n’en sera que plus émouvante, dans sa cruelle nudité : tenue par prudence à l’écart de la cérémonie des adieux, la fille devra se contenter de quelques mots apaisants : « Tout s’est bien passé »… Tant il est vrai que la mort de l’autre reste à jamais un vol…

Olivier Eyquem

 

 

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Publié par le mars 15, 2013 dans Uncategorized

 

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