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E.M. Cioran : des Carpates aux germanoprates

19 Nov

 

 Enfin E.M. Cioran (1911-1995) vint, avec un livre important de témoignages sur sa vie, son œuvre et une entré ô combien justifiée dans ce panthéon de la littérature qu’est la Bibliothèque de la Pléiade. Les événements les plus ordinaires de sa vie ont sur lui des effets aphrodisiaques débouchant sur une prose d’une compacité qui atteint le lecteur au plexus solaire. On ne s’étonnera pas si l’un de ses contemporains déclare à propos de son style qu’il est celui « d’un La Rochefoucauld truffé de fougue balkanique ». Cette ardeur, ce bouillonnement n’appartient pas véritablement à la catégorie des écrivains français tels Saint-Simon, Bossuet, Pascal, La Bruyère, Retz, Chamfort, Madame de Deffand ou Joubert. Cioran ne donne pas dans la badinerie, ni dans la résignation d’un moraliste hautain, ni dans les soupirs successifs d’un écrivain s’exprimant par aphorismes. Il est à l’opposé de ceux-là, moralistes au style classique bien architecturé, où les choses dites le sont sans que l’on se monte le bourrichon. Les adages, formules, sentences alignées par Cioran, expectorées serait plus juste, se distinguent par un écho particulier semblable à une avalanche en haute montagne. Il y a dans chacun de ses propos une forme de colère sous-jacente, impétueuse, qui tient au tempérament de l’écrivain, chez qui l’on trouve « des relents de pensées slaves ou allemandes, en somme, un pessimisme un peu exotique ».
L’écrivain issu d’Allemagne, d’Autriche ou de Russie ressent sa naissance comme secousse sismique dont les conséquences se traduisent par une névrose permanente, un marasme contre lequel il engage une lutte quotidienne. Cioran : « On écrit avec ses impuretés, ses conflits non résolus, ses défauts, ses ressentiments, ses restes adamiques ». Plus une pensée se malléabilise, plus elle se renforce, plus elle s’impose comme un absolu despotique. Toute maxime, aphorisme, principe, contient à des degrés variés des relents d’assujettissements. C’est la manière singulière de Cioran de bousculer l’évidence, de déconcerter d’un seul branle ce qui pourrait paraître aller de soi. Insatisfait, il s’oblige à pousser plus avant ses investigations, jusqu’à l’excès, les terminant par une pirouette stylistique qui signifie qu’on en a déjà trop dit. Il suffit de lire Précis de décomposition ou De l’inconvénient d’être né. On éprouve la sensation qu’il n’y a que le doute qui fasse vivre, que les certitudes ont quelque chose de pathétique, sinon de saugrenu, pouvant conduire à un comique impayable. Rien d’étonnant de la part d’un homme venant d’une autre partie de l’Europe où le burlesque est roi, jusqu’à la caricature, jusqu’au fou rire assorti d’un clin d’œil. Car rire, écrit Cioran, signifie qu’on est encore maître de tout. Ses aphorismes se tiennent en apesanteur au-dessus de nos destinées sentimentales.
Pour Cioran, la fin de l’Empire austro-hongrois fut en quelque sorte la fin d’un monde, de ce monde d’hier dont parlait Stefan Zweig et qui définitivement conditionne le regard porté sur le monde. Il suffit de lire Syllogismes de l’amertume. Cioran pense que ce qui arrive à l’homme ne peut s’achever qu’en intolérance. Et si la mort fait partie de la vie, et si le recours au suicide peut s’expliquer, c’est à tout prendre l’écriture qui est salvatrice parce qu’elle est « le seul traitement quand on ne prend pas de médicaments ». La lecture de Cioran déclenche un nombre non négligeable de déflagrations dans les esprits bardés de certitude. Coexiste chez lui comme chez Emily Dickinson l’oscillation perpétuelle entre l’extase et l’angoisse. Ses mots frottés les uns contre les autres amènent l’embrasement. Le Français s’écoute parler, savoure son éloquence, écrit Cioran. Contre cette prédisposition il a choisi le condensé, le décapant, le paradoxal ; l’ellipse contre la logorrhée. Plus qu’un sceptique, Cioran adopte un détachement qui s’exprime par une forme de dérision. Sa tournure d’esprit ressemble étrangement à celle du baryton/écrivain tchèque Léo Slezak (1873-1946) capable de se moquer de ses propres performances vocales.

Alfred Eibel

Cioran et ses contemporains. Essais sous la direction de Yun Sun Limet, Pierre-Emmanuel Dauzat, Pierre Guillaume de Roux, 340 p., 26,50 €.

 

Cioran : Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléïade, 1728 p., 56 € prix de lancement jusqu’au 31 mars 2012. 63 € après cette date.

 

 

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Publié par le novembre 19, 2011 dans Uncategorized

 

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