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Le grand amour

07 Oct


Les grands inquiets, nous en avons toujours eu. En 1923 André Thérive publiait : Le français langue morte ?, suivi de A. t’Serstevens. Vous verrez, disait-il, le français finira comme le latin. Abel Herman de son côté publiait  Défense de la langue française. Le péril n’est pas là où les oiseaux de mauvaise augure l’imaginent. Pour R.-J. Berg l’anglais est un cheval de Troie qu’une clique de compradores poussent en avant. Une langue doit évoluer, disent-ils, mais pas n’importe comment. N’a-t-on pas reproché voilà plusieurs dizaines d’années à Montherlant d’avoir écrit foot au lieu de football ! Toute phrase, tout paragraphe a sa musique propre. R.-J. Berg est tombé amoureux de la langue française comme on tombe amoureux d’une femme. D’après lui, il faut beaucoup lire et les meilleurs auteurs si possible. Etiemble conseillait de lire le livre du physicien Louis de Broglie sur la mécanique ondulatoire parce que, disait-il, il est écrit dans un excellent français. Il conseillait de fréquenter les écrits de Réaumur (1683-1757) sur les mollusques, les crustacés, les insectes, exemples d’après lui d’une prose expressive. Le péril dont parle R.-J. Berg a fait du chemin. Vous téléphonez à telle société. On vous fait attendre avant de vous passer le service demandé. On vous fait attendre en anglais. Tel écrivain réputé voit commenté son manuscrit par un directeur littéraire chevronné : vous écrivez trop bien, disait-il, je n’en vendrai pas. Toujours vers la franglitude, toujours vers la facilité, inlassablement vers les ânes, c’est la tendance que R.-J. Berg fustige à la manière d’un amoureux transi. On comprend pourquoi Roger Judrin est sensible aux Mémoires de Saint-Simon qui parfois se prend les pieds dans les pinceaux, cependant si français. Brantôme l’enchante par son entrain, sa vivacité. Brillant et gai, Judrin est séduit par le Prince de Ligne en dépit de ses négligences. Roger Vailland recommandait aux amoureux de la langue française de lire les traités d’éleveurs de chevaux du XIXème siècle, un style élégant d’une simplicité inégalée. Il faut lire le bouquin de R.-J. Berg pour la simple raison qu’il fait le tour de la question. Faire le tour du cinéma français, second objectif de R.-J. Berg, attentif aux cadrages, aux plans-séquences, à la profondeur de champ. Michel Mourlet dans sa préface souligne l’objectivité de l’auteur. On peut distinguer l’auteur-cinéaste, du réalisateur, du metteur en scène. On imagine pas pour autant que l’auteur-cinéaste mérite plus d’égards qu’un cinéaste sans titre. Philippe d’Hugues écrit que c’est à partir de la Nouvelle Vague que commence « le clivage entre le cinéma commercial et le cinéma d’auteur ». Idée absurde. Cela voudrait dire que le réalisateur d’un film qui n’a pas été conçu pour perdre de l’argent, ne serait pas l’auteur au sens étymologique du mot. Par provocation on pourrait affirmer que Trois marins en bordée d’Emile Couzinet est un film d’auteur ! Rude épreuve lorsqu’on se rend compte qu’un film pensé, écrit, réalisé, porté aux nues, vingt ans après , s’effondre alors que tel film de Gilles Grangier sur un même laps de temps s’est bonifié. R.-J. Berg démonte, comme dirait Fritz Lang, les différents éléments d’un film. Il démontre comment les parties séparées, contrastées, finissent une fois réunies à donner cette impression de mouvement et par voie de conséquence de sens. R.-J. Berg n’est pas convaincu qu’une fidélité absolue à un chef-d’œuvre de la littérature adapté au cinéma, Madame Bovary, par exemple, soit la meilleur démarche. Les libertés prises mettent en évidence, plus précisément, le sens profond du chef-d’œuvre. Affronté à Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, John Huston a compris qu’il fallait nécessairement retenir pour la construction du scénario les éléments de base, abandonner en route ce qui freinerait la progression de l’histoire. Il s’agit de séduire un public et de l’amener, qui sait, au roman. Quel film donne l’idée la plus juste d’un roman stevensonien ? L’adaptation d’un roman de Robert-Louis Stevenson ou Moonfleet de Fritz Lang qui n’est pas tiré d’un roman de Stevenson ?

Alfred Eibel

R.-J. Berg : Péril en la demeure. Regards d’un américain sur la langue française, France Univers, 165 p., 25 €. A la rencontre du cinéma français. Analyse, genre, histoire, Yale University Press, 315 p., 25 €. La légende d’Eriel suivi de L’Histoire de Zsuzda J., conte et récit, France Univers, 62 p., 10 €. D’en Haut, proses, Triptyque, 75 p., 10 €.

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Publié par le octobre 7, 2011 dans Uncategorized

 

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