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Dashiell Hammett ou la rhétorique du détective

24 Juin

Le lecteur de romans policiers habitué aux intrigues bien ficelées, aux rebondissements inattendus, risque d’être déçu par les romans de Dashiell Hammett (1894-1961).

Il le sera par les romans de Raymond Chandler (1888-1959) pour des raisons identiques. Chandler a travaillé dans une société pétrolière avant de publier ses premiers textes à 42 ans. Doté d’un solide bagage littéraire il se veut un écrivain à part entière. Il restitue dans ses romans la Californie des années 30 et 40 comme personne avant lui, au détriment quelquefois d’une intrigue tirée par les cheveux. Philip Marlowe, son détective, a une prédilection pour l’humour vache, les comparaisons qui défrisent. Dashiell Hammett est d’un autre camp. Détective privé durant sept ans à l’agence Pinkerton il sait de quoi il parle. C’est un autodidacte sans grand bagage littéraire, néanmoins ambitieux comme le montre la biographie de Richard Laymann dans une nouvelle édition revue et corrigée. Hammett publie ses premières nouvelles à l’âge de 30 ans avant de se lancer dans la rédaction de ses romans. Chandler débute par des nouvelles avant d’aligner ses 8 romans. Hammett ne publie que 5 romans. Il introduit de la vraisemblance dans ses histoires de détective, se fondant sur les faits et non sur des impressions. Son détective fétiche Sam Spade est un enquêteur discret, imprévisible, un type dur et retors qui s’en sort toujours tout seul. Il est cynique et considère la femme belle comme dangereuse. Les dialogues sont plus incisifs, la langue populaire. La question pour Hammett est de montrer les faits sans se perdre en explications oiseuses, intéressé plus par le caractère de ses personnages que par l’action. Loyal, Sam Spade évolue dans un monde qui n’est que désordre. Ce qui le motive ce n’est pas la loi. C’est l’ordre, son ordre à lui. Il a perdu ses illusions, n’est pas tenté par l’argent, n’a pas de pulsions sexuelles. Le caractère de Hammett, ses réactions tout au long de sa vie que détaille Richard Laymann, son irrespect, ses emportements, ont quelque chose qui le rapproche du caractère d’un Céline. L’enquêteur, chez Hammett n’est pas les otage de la peur ; la mort ne l’effraie pas. Il ne cherchent pas à « nettoyer » une ville sous prétexte que ce serait son devoir ; il agit tout bêtement parce que c’est son métier. Il lui arrive d’être le bon samaritain d’une jeune femme empêtrée dans la drogue. Il ne croit pas à la chance. Il croit au hasard. La fatalité n’a pas de sens pour lui. La substance, le contenu, le fond, la découverte du crime, lui servent de métaphore de la vie. On a comparé Hammett à Hemingway parce que La moisson rouge a été publié à la même époque que L’Adieu aux armes. La chasse et la guerre servent de métaphore à Hemingway. Ce qui fascinait André Gide et André Malraux lisant Le faucon maltais, Sang maudit, La clef de verre, c’est la vitesse de l’écriture de Hammett, sa simplicité, sa clarté, la netteté de ce qu’il expose, ses arguments, sa fraîcheur, le concert de ses histoires.

Son éthique : « Comme la charité, la démocratie bien ordonnée commence par soi-même ». Il est le représentant typique de l’Américain de son temps. D.H. Lawrence écrit à ce sujet : « L’essentiel de l’âme américaine c’est du concret, du solitaire, du désintéressement, du stoïcisme et du meurtre ». Le détective hammettien est un homme désintéressé, sous tension en permanence. Sur la soixantaine de nouvelles publiées, les plus courtes sont les meilleures, mais le meilleur de son œuvre est dans ses romans. Robert B. Parker écrivait qu’aucune nouvelle ne tient la comparaison avec celles d’Hemingway.

La nouvelle traduction des romans de Dashiell Hammet par Natalie Beunat et Pierre Bondil, est au plus près de ce langage populaire, de ce langage oral des gens ordinaires. Hammett a su donner le sentiment que ses scènes n’ont jamais été écrites auparavant. A relire ses romans on s’aperçoit à quel point le dialogue est un art difficile. Il doit être convaincant, restituer la bonne tonalité d’un interlocuteur. En deux mots, rendre le personnage crédible.

Alfred Eibel

L’insaisissable. La vie de Dashiell Hammett, de Richard Laymann, Pierre Guillaume de Roux, 353 p., 25 €.

Dashiell Hammett. Romans, Quarto/Gallimard, 1051 p., 27,50 €.

Coups de feu dans la nuit, nouvelles de Dashiell Hammett, Omnibus, 1312 p., 29 €.

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Publié par le juin 24, 2011 dans Uncategorized

 

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