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Profil : Michel Mourlet ou l’exemple qui confirme la règle

03 Mai

Du temps où nous travaillions pour l’Office Catholique du Cinéma nous participions à la constitution d’un répertoire comprenant les films sortis de l’année avec leurs cotations (pour adultes, pour ados avec réserves, etc). Alors que le responsable de l’office discutait avec nous sur les films, notre façon de voir ne s’accordait pas invariablement avec celle de cet homme d’une infinie générosité. Il parlait du scénario, de la mise en images du sujet ; nous affirmions que la vérité d’un film ne se situe pas dans le scénario mais dans la mise en scène. Cette mise en scène comme langage chère à Michel Mourlet. Autrement dit, la capture du réel par le metteur en scène, ce qui relève de la gestuelle des acteurs, de leur regard, de leur position à l’intérieur du décor, dans la variété des plans faisant sentir la réalité du monde. Si bien qu’à propos du Cardinal d’Otto Preminger nos points de vues divergeaient. Viridiana de Luis Buñuel pouvait apparaître comme un film chrétien. A nos yeux, il n’est qu’un film blasphématoire. Il importe, précise Michel Mourlet, qu’un film doit s’adresser simultanément à nos sens, à nos sentiments, à nos facultés intellectuelles. A partir de ces données Mourlet, partisan d’une narration spécifiquement cinématographique soutient des metteurs en scène aussi différents que Howard Hawks, Eric Rohmer, Joseph Losey, Tarkovsky ou Samuel Fuller. Comment faire comprendre que Le tigre du Bengale et Le tombeau hindou de Frittz Lang présentent « une dimension contemplative qu’on peut dire heureuse » qui transcende le sujet, l’ensemble apparaissant selon Lang « comme une masse de fonte ». Voilà qui nous oppose à ceux qui voient dans ces films d’agréables vignettes, insensibles par ce qui porte le film, confondant, par exemple, en ce qui concerne les films à costumes de Cottafavi, la réalité de l’Histoire avec ce que souligne la mise en scène, à savoir l’amour, la soif de pouvoir, les désirs contradictoires des personnages.

En littérature disait Alexandre Dumas « l’homme de génie ne vole pas, il conquiert ». S’approprier une histoire en littérature pour la rendre belle, pour lui donner un sens, avec logique et lucidité, est autre chose que de déclarer à propos de n’importe quel ouvrage, c’est un beau livre ; d’ajouter, nous recommandons ce livre admirablement écrit. Ici on se retient de pouffer de rire devant tant de généralités qui autorisent ceux qui décident de la vérité en littérature de faire passer la rampe à des livres de qualité plus que moyenne. Dans ses Instants critiques Michel Mourlet se cabre devant ces livres qui font l’objet de toutes les considérations officielles parce que d’une actualité brûlante et par voie de conséquence possédant une valeur absolue. A ceux qui ont l’outrecuidance de chercher à  comprendre ce que tel auteur a voulu dire, on lui fait comprendre qu’il est trop curieux à vouloir chercher la vérité en solitaire. Le lecteur qui a de l’oreille, de l’esprit, qui ne marche pas dans les combines officielles, on le traitre de déviationniste.

L’œuvre de Michel Mourlet s’inscrit dans le prolongement d’un Jean Paulhan dont il faut se rappeler qu’il publia en 1941 Les fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres. Julien Benda, de son côté, dans France byzantine publié en 1945 accuse de gratuité, d’incohérence, d’hermétisme, de préciosité, une littérature de l’épate qui transforme d’invérifiables théories en pratiques thérapeutiques. On nous souffle : ralliez-vous au bien pensant ; vous serez assuré de ne pas déclencher d’avalanches ! Un regard sur le passé confirme que l’intelligentsia n’a jamais cessé de se tromper. Roger Judrin s’exprime comme suit : « savoir c’est savourer ». Sommes nous capable de savourer un texte ? Dans ses Ecrivains de France. XXème siècle Michel Mourler ne dit rien d’autre et prend quelques exemples lorsqu’il cite Vialatte à propos de Jacques Chardonne « une eau de vie pour grands dégustateurs ». De l’œuvre d’André Fraigneau Mourlet parle de « la phosphorescence des mots, des sentiments, des images ». Interrogeant Henry de Montherlant à propos de son théâtre celui-ci répond à Mourlet : « Ce sont des pièces de gros plans ».

Le lecteur s’apercevra que les trois livres s’épaulent, s’emboitent les uns dans les autres, s’ajustent exactement. La modernité qui est l’objet de toutes les consécrations officielles n’est pas une valeur absolue.

Alfred Eibel
L’écran éblouissant. Voyages en cinéphilie, Puf, 294 p., 25 €

Instants critiques. Le temps du refus IV, Alexipharmaque, 175 p., 20 €

Ecrivains de France. Xxème siècle, France Univers, 344 p., 24 €.

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Publié par le mai 3, 2011 dans Uncategorized

 

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