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Leo Slezak : Portrait de Gustav Mahler

31 Mar

Je ne serai jamais assez reconnaissant d’avoir eu la chance sept ans durant, sans interruption, d’avoir pu travailler sous sa direction, dans une période tourmentée, d’oppression de ma vie d’artiste.

A dire vrai, en tant que chef d’orchestre il était difficile. Je dirais même plus, insupportable. Quand il répétait avec nous, dans une salle spécialement aménagée à cet usage, le ressentiment ou la rancœur qu’il pouvait éprouver à notre égard disparaissait comme par enchantement. Les tracas quotidiens étaient oubliés. Nous les chanteurs étions fiers de travailler avec un génie en dépit de plusieurs obstacles.
Mahler se donnait à fond, ne se ménageait guère. Pris dans le feu de l’action, il était méconnaissable ; il exigeait la même passion de notre part.
S’attarder un seul instant sur son confort personnel lui paraissait une entorse faite à ce qu’il considérait comme l’art suprême. Sans hésitation, il fallait abandonner, sacrifier tout ce qui touche de près ou de loin à sa propre personne, à la nôtre, y compris la famille.
Imaginer qu’un de ses chanteurs puisse participer à une tournée lui était intolérable. Sauf en cas d’urgence. Je me suis décidé à lui parler de mon cas lors d’une cérémonie religieuse à laquelle il participait. Je prenais alors mon courage à deux mains. En cas de contrariété il pouvait être de mauvaise humeur pendant un temps indéterminé. Il indisposait les membres de la direction. C’était son état d’esprit, sa disposition d’humeur, étudiée, à mon avis trop recherchée. Il lui arrivait de faire marche arrière et de tout reporter à un autre jour lors d’une nouvelle répétition.
Cela dit, il fallait bien qu’un jour nous atteignissions la perfection.
Le cœur battant je l’interrogeais.
En tant que directeur de l’opéra il tenta de deviner les raisons de ma visite tout en se montrant extrêmement réservé.
– En quoi puis-je vous être utile ?
– Monsieur le Directeur je voudrais pendant deux jours chanter à Graz. Je vous demande de ce fait un congé de quatre jours.
– Incroyable ! Vous vous êtes déjà absenté une fois !!
– Vous vous trompez, je n’ai pas bougé depuis des semaines.
Sur son bureau se trouvait une planche sur laquelle figuraient une trentaine de boutons. Sous chaque bouton était inscrit le nom du fonctionnaire attaché à l’opéra. Il lui était donc facile, appuyant sur l’un de ces boutons, de faire venir à tout instant un responsable.
Mahler se précipita alors en pestant et appuya du plat de la main sur une douzaine, peut-être même sur quinzaine de boutons. Il exigea que le professeur Wondra apparaisse séance tenante. Ce professeur était responsable des congés pris par les chanteurs et les cantatrices. Il s’agissait pour Mahler de me confondre, d’admettre l’absurdité de ma démarche.
Toutes les portes s’ouvrirent d’un seul coup.
Un certain Sgaliter se précipita hors d’haleine un bloc sténo à la main.
– Qu’y-a-t-il monsieur le directeur ?
– Pas vous ! Dehors !
Un nommé Ranninger accourut, pâle comme un linge, un trousseau de clefs à la main. Il fallait ouvrir un grand coffre.
Un autre fonctionnaire arriva en quatrième vitesse.

Le secrétaire Schlader se précipita, suivi par des inspecteurs, des accessoiristes, tous le souffle coupé, même les pompiers en uniforme furent présent lance d’incendie à la main, prêt à intervenir.
Seul un nommé Wondras Knopf, commis de son état, brilla par son absence.

Un mot en appela un autre, la situation commençait à se dégrader, le ton monta de quelques degrés, la tension se fit grande et ma patience atteignit ses limites.

Furieux, je quittai la salle. J’en avais marre des hostilités. Par inadvertance, je marchai sur les pieds d’un nommé Harringer. Mes collègues qui faisaient le pied de grue finirent par prendre la fuite.

Je rentrai chez moi ventre à terre. Je raconte ma mésaventure à ma femme Elsa, jurant qu’il m’étais impossible d’assister plus longtemps à ce que j’appelai un affrontement pour ne pas dire un affront.

Quelques minutes plus tard le calme était revenu. J’étais serein. Me voilà sur scène avec Gustav Mahler au pupitre et instantanément mon amertume se dissipa, mon indignation s’effaça, bref, je comparais cette situation à une prairie après la fonte des neiges.

Ce genre d’évènements se produisit plusieurs fois au cours d’une année. Je mentirais en disant que ce fut agréable. Quand je pense aux heures merveilleuses passées sous la direction de cet homme ; à tout ce que cet homme m’a apporté comme souvenirs enchanteurs, on comprendra que je ne peux conserver de Gustav Mahler que les grands moments en sa compagnie. Les désagréments s’oublient facilement comparés aux états de grâce. Je songe au cycle Mozart, à L’enlèvement au sérail, à Cosi fan tutte, à La flûte enchantée, à une foule d’autres moments magiques. Les répétitions furent pour moi des plus stimulantes, de véritables progrès. Toute remarque de sa part fur pour moi un don inestimable. Il ne nous serait pas venu à l’idée de ne pas assister aux répétitions qui ne nous concernaient pas directement. Sa méthode de travail : tirer de chaque chanteur le meilleur de lui-même.

Extrait de Lachen mit Slezak (Rire avec Slezak) (traduit de l’allemand par Alfred Eibel).

Léo Slezak (1873-1946). L’un des grand ténors de son époque. Il possédait un robuste sens de l’humour, une verdeur dans l’expression. C’était un homme puissant et combatif.

(à suivre)

 

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1 commentaire

Publié par le mars 31, 2011 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Leo Slezak : Portrait de Gustav Mahler

  1. Paul Vaengler

    avril 1, 2011 at 7:00

    Extrêmement passionnant et révélateur que votre précieuse traduction de ce témoignage de Leo Slezac. J’en ai bu chaque mot! En aurons-nous vraiment la suite? Si oui, quand ? J’en tremble déjà d’impatience. Je suis un incurable mahlerien depuis bientôt 36 ans, l’œuvre autant que l’homme, mais de toute façon comment les séparer ? À cette page du site de vidéos en ligne Youtube http://www.youtube.com/watch?v=k09DxNiowf8 l’on peut entendre le même Slezac chanter dans Lohengrin. Il est indiqué que l’enregistrement date de 1907 ! Il me semble toutefois impossible que l’orchestre soit dirigé par Mahler puisque, si ma mémoire est bonne, tous les spécialistes ont toujours affirmé qu’aucun témoignage audio ne subsistait de Mahler (à l’exception bien sûr des bandes de rouleaux de piano, d’ailleurs elles-mêmes fascinantes et ô combien touchantes). Au reste, 1907 n’est-elle pas l’année où Mahler démissionna de l’Opéra de Vienne pour aller diriger à New-York. Entendre simplement la voix de Mahler vaudrait autant pour moi que connaître toute sa musique.

     

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