William Gaddis (1922-1998), romancier américain expérimental ; trois romans en vingt ans, pousse plus loin le bouchon que Joyce, s’accote à Hermann Broch, pour qui le souci d’objectivité du monde a perdu le sens des valeurs et du style ; tend la main à Herman Melville, qui sans transition passe de l’épopée à la farce. JR est composé presque exclusivement de dialogues. Le roman tourne autour d’un jeune homme qui se bâtit un empire financier par téléphone, rescapé de la société du bruitage. Les personnages qui l’entourent caquettent, s’écoutent parler, s’ébrouent en racontant n’importe quoi, empilent les grandes déclarations, laissent leurs phrases en suspens, rendent équivoque la plus petite démonstration. Ils se contredisent, ils s’affligent, recyclent le vocabulaire qui ne leur convient pas, créant des sens nouveaux. Ils exploitent des arguments prémâchés disposant d’une inépuisable réserve de réponses aux questions les plus imprévisibles. La parole ne porte plus sur ceux qui font semblant d’écouter, elle s’abîme dans le néant. Chez William Gaddis, on rêve de conquérir en oubliant l’action. Quand un sophiste rencontre un autre sophiste, on imagine la suite. A force de répéter que nous sommes en démocratie, le doute s’insinue. Ce joli monde se bat les flancs pour donner de la cohérence aux invectives incohérentes. La morale de l’histoire, s’il y en a une, serait la suivante : on ne gagne pas d’argent en débattant ; on gagne de l’argent en téléphonant. Addict au portable, cela va de soi.
Plon « Feux Croisés », 1067 p., 26 €.